Les officiers français sortis des Écoles dans le premier XIXE siècle: II) Les officiers sortis du rang (digression-résumé).

Étudions tout de même le cas du groupe le plus nombreux : les officiers ayant été auparavant sous-officiers. Sans cela, impossible de comprendre leur différence avec les autres. 

En effet, malgré l’existence des Écoles, la grande majorité des officiers sort du rang: « d’après le relevé des nominations insérées au Journal militaire officiel, 70.7% des 16012 sous-lieutenant d’infanterie promus de 1848 à 1870 sortent du rang et 29.3% des Écoles» (W. Serman).

Si les lois de 1818 et 1832 réservent aux sous-officiers un tiers des sous-lieutenances vacantes, elles ne précisent pourtant pas que les deux autres tiers doivent obligatoirement être accordés aux élèves des Écoles. Effectivement, celles-ci ne fournirent jamais un contingent annuel assez suffisant pour y pourvoir. Or, le principal problème dans la nomination des sous-officiers tient à leur instruction. Le  commandement fonde en fait sa « conception du recrutement des officiers par le rang sur la sélection d’une élite formée AVANT son entrée au service, non sur la promotion des humbles par la diffusion de l’enseignement dans la troupe » (W. Serman). Malgré les tentatives d’instruction par le biais des écoles régimentaires, au bilan mitigé, il faut attendre la IIIe République pour que des écoles forment les sous-officiers à leur futur métier d’officier(à Saint-Maixent par exemple). En fait, la majorité des officiers sortis du rang sont issus de milieux modestes voire pauvres qui ne leur ont pas permis d’acquérir une instruction poussée ni de payer les coûts d’étude très importants à Saint-Cyr ou Polytechnique. Il faut bien sûr nuancer: certains marchands ou négociants devaient avoir une situation matérielle assez suffisante pour pouvoir instruire leur(s) enfant(s).
Pour le fameux général du Barail, personnalité militaire bien connue de son temps, et d’autres personnalités du milieu des armes, les officiers issus du rang n’ont de toute façon pas besoin de ladite instruction : les tâches administratives et le service quotidien, dont ont horreur les Saint-Cyriens, peuvent être assurées par eux de manière correcte. En contrepartie, ils dépassent plus rarement le grade de capitaine. Toutefois, l’espérance de l’épaulette, on l’a dit, maintient beaucoup d’hommes sous les drapeaux et favorise une émulation entre les soldats du rang et les sous-officiers. Beaucoup de ces officiers anciens engagés volontaires sont entrés dans l’armée également car la pauvreté était leur quotidien, surtout dans les classes populaires. Devenir officier est également une vraie promotion sociale pour ces enfants du peuple, ce que n’aiment pas plusieurs hauts gradés : « l’aristocratie militaire redoute que la promotion des enfants des classes populaires nuise au prestige social du corps des officiers bien plus qu’à sa valeur technique » rappelle W. Serman. Difficile de briller dans les salons par ses manières et son éducation lorsque l’on est le fils d’un maréchal-ferrant ou d’un tonnelier,  beaucoup moins lorsque l’on est baron et que l’on sort de Saint-Cyr! La honte de leurs origines modestes touche assez les hommes pour qu’ils prennent la particule ou modifient leur nom, notamment à l’aide de complicités locales.

Il faut revenir sur les enfants de troupe et/ou fils d’officiers, qui sont assez présents à l’époque. Les premiers sont présents à raison d’un par compagnie (une centaine d’hommes, commandée par un capitaine) et sont « choisis parmi les enfants légitimes des sous- officiers, caporaux et soldats présents au corps ou retirés du service, des officiers décédés, en activité ou retraités » (W. Serman)Admis parfois dès l’âge de deux ans, ils servent comme tambours, clairons ou ouvriers. N’ayant connu que la vie militaire, ils s’engagent généralement, dès l’âge de 17 ans. Toutefois, trop employés aux tâches qu’on a décrites pendant leur prime jeunesse, ils sont généralement mal instruits et le contact permanent avec la troupe ne constitue pas un climat propice à une bonne éducation. Les chefs les considèrent donc plutôt mal et leurs carrières ne sont pas parmi les plus brillantes. Or l’autorecrutement est en baisse durant la période : de nombreux fils de militaires ne désirent pas suivre la carrière de leur père ou s’engagent par manque d’argent, même si l’État, désireux d’entretenir des lignées militaires, gage de qualité selon lui, facilite leur carrière. Ceux qui s’engagent le font aussi par habitude de la société militaire (côtoiement qui peut aussi se terminer en rejet de celle-ci) et espoir d’avancement plus rapide. Toutefois, ils ont rarement les moyens et/ou les aides pour rentrer dans les écoles et sortent presque tous du rang, ou ont justement été enfants de troupe. On ne parle pas là des fils de généraux, aux cas différent…

Les autres officiers sont donc issus des Écoles et diffèrent généralement de par leur origine et leur situation de leurs camarades sortis du rang. On y voit être concentrés les propriétaires, les nobles, les riches négociants et capitaines de navire. Mais aussi des fils de gendarmes, de maçons (c’est à dire entrepreneurs) ou d’artisans, signe d’une relative ouverture des Écoles à une population plus large.
Saint-Cyr, par la Musique principale de l’Armée de Terre. J’aurai l’occasion de revenir sur cette marche…

Bibliographie:

-GIRARDET (Raoul), La Société militaire de 1815 à nos jours, Paris, Plon, 1953. Ancien, mais toujours excellent et recommandé par les enseignants. Il donne une très bonne vision du climat qu’il y avait dans
l’armée durant la période qui nous intéresse aujourd’hui.
-ORTHOLAN (Henri, colonel), L’armée du Second Empire (1852-1870), Saint-Cloud, Soteca-Napoléon III, 2010, 367 p. -) Docteur en histoire et ancien chef du musée de l’armée, son ouvrage est une intéressante synthèse .
Et enfin une thèse monumentale qu’on peut encore trouver dans les bibliothèques spécialisées:
-SERMAN (William), Le corps des officiers français sous la Deuxième République et le Second Empire: aristocratie et démocratie dans l’armée au milieu du XIXe siècle, thèse présentée devant l’université de Paris IV, Sous la dir. de Louis Girard, Lille, Service de reproduction des thèses, 1978, 3 volumes.

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