Archives de Catégorie: Antiquité

L’armement et l’équipement des Romains durant le Haut-Empire: II) Les légionnaires

Les mieux connus de tous les soldats romains restent les légionnaires. Voyons successivement leurs protections puis leurs armes.

Se protéger de l’ennemi :

Ce volet-là passe par plusieurs choses. Tout d’abord le légionnaire romain porte un casque assez simple, et une cuirasse (lorica) qui (reportez-vous à l’introduction) qui n’est pas la même suivant les époques et même les unités. Certaines sont  par exemple de type grec, et souvent portées par les officiers. Très reconnaissables, elles imitent la forme des muscles. Les soldats eux, ont une sorte de cottes de maille ou une veste en cuir bardée d’écailles de métal, modèle finalement plus rare que le premier. On trouve aussi une variante à lames de métal, qui a tendance à se généraliser avec le temps.

De plus, ils disposent de jambières pour protéger, comme leur nom l’indique, leurs jambes et d’un bouclier pour parer les coups adverses. Là encore, il est de diverses formes et origines: tantôt rectangulaire, on en connaît aussi inspirés par les Gaulois et même des creux, tels les Samnites, ce peuple des montagnes d’Italie longtemps opposé à Rome. Je ne donne là que les principales idées, tant les variantes sont nombreuses. Or, ce dernier est important et nous avons tous en tête l’image fameuse des romains adoptant la célèbre formation dite « tortue »  (testudo) !

Scène de la célèbre colonne trajane, excellente source sur l’armée romaine. Photo: amicale Vauvenargues.

Porter des coups: 

Les Romains utilisèrent de nombreux types d’armes au cours de leur histoire et si certaines étaient pratiquement réservées à des auxiliaires, comme l’arc, on sait que les légionnaires œuvrèrent essentiellement avec le tandem glaive-javelot. Le premier est une épée courte (environ 60 cm) d’origine espagnole et dite gladius en latin: on retrouve ce terme dans « gladiateur » par exemple. Il permet en fait aux Romains de gagner en encombrement et sécurité, les hommes se battant proches les uns des autres.

Avant le corps à corps, les légionnaires lancent sur l’ennemi leur javelot, plus ou moins long et épais suivant les périodes, et dit pilum. Moins destiné à tuer les ennemis qu’à se ficher dans leurs boucliers, il permet de les priver d’une protection importante. Longtemps, les soldats eurent aussi un poignard ou se battirent en partie à la lance (hasta), ce qui rappelle les influences grecques comme l’écrit Pierre Cosme. 

Peu à peu ces armes reculent et pour faire face à l’évolution des équipements adverses, le glaive cède le pas à une épée plus longue, désignée par le mot spatha. Au IIIe siècle, époque difficile, ces équipements tendent donc à s’uniformiser et s’alléger: la cuirasse disparaît et son rôle est reporté sur le casque et le bouclier, l’épée, qui change, on l’a vue, est supportée par un baudrier et le pilum se fait moins lourd. Par la suite, les choses changent encore, mais cela dépasse le cadre de ce court exposé.

Bibliographie:

-LE BOHEC (Yann), L’armée romaine (3e éd. revue et augmentée), Paris, Picard, coll. « Antiquité synthèses », 2002, 292 p.

On peut aussi consulter (bien plus chronologique que le premier, très thématique):

-COSME (Pierre), L’armée romaine (2e éd.), Paris, Armand Colin, 2012, 312 p.

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L’armement des Romains durant le Haut-Empire : I) Introduction

C’est bien là une image d’Epinal que de rappeler la puissance des armées romaines, capables d’avoir conquis puis tenu l’immense empire que l’on sait durant des siècles. Or, cette formidable histoire n’a été rendue possible qu’avec une organisation exceptionnelle pour le monde antique , un choix sélectif dans le recrutement, un entraînement et des tactiques éprouvées. De plus, l’armement même des troupes romaines, légionnaires comme auxiliaires, n’est pas étranger à ce qui a été dit et le présent dossier va en brosser un rapide portrait. On verra qu’il est plus étonnant et varié qu’on pourrait de prime abord le croire.

En rouge, l’empire romain à la mort d’Auguste. En vert à celle de Trajan. Crédit photo: Larousse.

Une réalité souvent méconnue

Commençons par quelques mots pour rééquilibrer certaines idées, avant de revenir sur les armes en elles-mêmes. En fait, celles-ci furent très nombreuses et finalement très peu standardisées. Poursuivons sur cette idée: des formes de tenues de combat et de parade existaient déjà et on ne montre pas les mêmes choses dans les deux cas (il s’agit de s’afficher dans le premier et d’être efficace dans le second).

Dans l’Antiquité, il était d’ailleurs courant de récupérer ce qu’il y avait de mieux sur ses ennemis vaincus et Rome n’échappa pas à la règle. Si on sait communément qu’elle emprunta énormément au monde grec, on ne le dit pas assez pour les autres peuples. Ainsi, les sources de l’époque nous renseignent sur le légionnaire du temps d’Auguste, le premier empereur. Loin de ressembler à l’image qu’en donne le cinéma ou la littérature, il est « coiffé d’un casque gaulois, protégé par une cuirasse grecque et [il] tient à la main un glaive espagnol ! » (Yann le Bohec). Méfions nous donc des apparences: autres temps, autres mœurs. Après avoir posé ces quelques généralités, nous allons voir plus en détail ce qu’il en est.

Bibliographie: 

-LE BOHEC (Yann), L’armée romaine (3e ed. revue et augmentée), Picard, coll. « Antiquité synthèses », Paris, 2002, 292 p.

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L’armée romaine du IIIe siècle: III) fortification et évolution de la personne impériale.

« Remplacer les hommes par des pierres » (P.Cosme) la politique de fortification.:

Devant la recrudescence des guerres, l’Empire fut également forcé d’améliorer les défenses de sa zone frontière, le limes. En effet contrairement à une idée répandue il n’est absolument pas fortifié d’un bout à l’autre du territoire romain. S’il y a des murs (le mur d’Hadrien par exemple), des fortins et autres routes nécessaires au transport rapide des troupes… Il suit en fait souvent les grands fleuves (Rhin, Danube), ou compte sur les zones désertiques (Sahara) pour assurer la sécurité des provinces.
Or, les pertes croissantes aidant, l’Empire dut en partie « remplacer les hommes par des pierres » ( Pierre Cosme). Par exemple, le début de la période étudiée voit la zone désertique entre Maurétanie Tingitane et Césarienne (entre Maroc et Tunisie actuelle) être en partie résorbée et ce alors que le limes s’étend vers le sud (routes, fortins et rocades, soit voie parallèle en arrière du front) pour mieux contrôler les populations Nomades. Maximin (235-238, le premier « empereur-soldat », qui passa son règne à lutter contre les barbares), fait de même dans les Champs Décumates (voir articles précédents) ainsi qu’il réhabilite bon nombre de routes militaires. Quant à Philippe l’Arabe (244-249), il entreprit des relèvements et constructions de forts dans la partie septentrionale de la Dacie (voir précédemment), déjà fortement menacée. Mais il œuvra également en Afrique. Et bien sûr l’empereur Aurélien dota Rome, les barbares pénétrant en Italie du Nord, d’une nouvelle enceinte qui porte son nom (le vieux mur Servien étant inutile depuis longtemps). C’est le fameux mur d’Aurélien d’une belle longévité car il fut attaqué une dernière fois en 1870 par l’armée italienne prenant la ville au pape! Une très grande partie de cette enceinte est encore visible en 2013, très bien conservée qu’elle est. Le même Aurélien relève les défenses du Danube en créant de nouvelles lignes. Malgré les difficultés d’interprétation, les historiens s’accordent sur le fait que, partout, les remparts gagnent en hauteur, pour lutter contre le développement de l’artillerie. Toutefois il faut attendre les décennies suivant la période étudiée pour voir le phénomène se renforcer, notamment sous Probus et Dioclétien.

Rome, la porta san Sebastiano, sur la voie Apienne et partie intégrante du mur d’Aurélien. L’endroit est magnifique.

Le prince et la guerre:

La guerre et l’importance croissante prise par l’armée touche l’ensemble du monde romain. Ainsi la figure du prince (de princeps,soit le premier des citoyens, celui que l’on appelle en fait improprement « l’empereur ») en est changée à son tour. Bien sûr un conquérant comme Trajan ou un empereur forcé de faire la guerre la quasi totalité de son règne comme Marc-Aurèle avaient déjà des capacités guerrières certaines. Mais désormais la chose croît et se systématise, alors que le rôle des soldats dans le choix puis le maintien du prince s’affirme. Ainsi Caracalla qui tente en vain une guerre, en bon émule d’Alexandre le grand, contre les Perses exaspère-t-il son entourage par l’absence de résultats. Ses troupes les plus proches grognent ( il accordait- paraît-il- de grandes faveurs aux barbares de la garde qu’il appelait ses « lions ») et l’un de ses préfets du prétoire (chef de sa garde, personnage dont les compétences et l’influence s’accroissent à l’époque), Macrin, le fait assassiner. Mais ce même Macrin tente de réduire les dépenses et s’aliène l’armée, généreusement dotée par Caracalla! Finalement il est abattu à son tour par ces mêmes soldats, emmenés par les princesses syriennes, dernières membres de la famille impériale précédente (les Sévères, interrompus momentanément par la mort de Caracalla) et tirant encore les ficelles. De même Sévère Alexandre (après Macrin, sorte de « restauration » des Sévères) s’attire les foudres de l’armée à cause d’une prudence mal vécue par ses hommes en Germanie. Sans butin ni victoire, les troupes s’insurgent et il est assassiné au début de 235. La chose est encore plus marquée pour son successeur. En effet, nous l’avons déjà vu: Maximin le Thrace est un soldat sorti du rang qui ne prend même pas la peine d’aller se faire légitimer à Rome car il n’en éprouve pas le besoin… Citons Michel Christol: « soldat voulu par les soldats [son] règne se voulut toujours un règne de guerre contre les barbares d’Europe ». Toutefois les mentalités n’étaient pas encore prêtes aux empereurs-soldats et il fut renversé en 238. Il faut attendre Gallien, le dernier empereur sénateur, pour que ce temps triomphe.

L’époque voit également le prince arborer, outre les traditionnels noms des peuples vaincus, des titres tels que pacator orbis pour Caracalla (le « pacificateur du monde ») ou restitutor orbis (« celui qui a restauré le monde », c’est à dire l’unité romaine) pour Aurélien tandis que l’impératrice est dite mater castrorum, soit mère des camps. Et il n’est jusqu’au monnayage qui ne l’exalte, vantant également  mars propugnator, celui qui combat en première ligne, ou Hercule dans l’empire gaulois (une sécession momentanée des Gaules face à la mollesse du pouvoir impérial) . Ce n’est pas non plus rien que l’empereur Dèce se dit « Trajan », que Claude II est passé à la postérité sous le nom de « Claude le Gothique ». C’est à dire Gothicus maximus, soit le très grand vainqueur des Goths. C’est également un temps ou l’empereur Valérien est capturé sur le champ de bataille en 260, après Dèce qui y meurt en 251. Choses impensables aux siècles précédents! D’autant plus que le premier décède en quasi-esclavage (le roi des perses l’aurait utilisé comme marchepied…) Enfin il a été dit en première partie qu’un empereur ne paraissant pas à même de bien défendre l’Empire subissait des usurpations voire de grandes sécessions comme pour l’Empire gaulois. On l’a bien vu, si le IIIe siècle est complexe, il est primordial au niveau des armées.

Le mur d’Hadrien, encore visible de nos jours. Crédit photo: wikipédia.

Bibliographie :

COSME (Pierre), L’Etat romain entre éclatement et continuité, Paris, Seli Arslan, 1998, 287 p.
COSME (Pierre), L’armée romaine VIIIe s. av. J.-C. – Ve s. ap. J.-C., Paris, Armand Colin, 2007, 312 p.
CHRISTOL (Michel), L’Empire romain du IIIe siècle. Histoire politique 192-325 après J.-C., Paris, Errance, 1997, 288 p.

Je ne l’avais pas lu à l’époque de cette rédaction, mais on peut l’acquérir les yeux fermés:

LE BOHEC (Yann), L’armée romaine dans la tourmente. Une nouvelle approche de la crise du IIIe siècle, Monaco-Paris, Editions du rocher, coll. « Art de la guerre », 2009, 320 p.

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L’armée romaine du IIIe siècle: II) Un nouveau visage.

De nouvelles formes de combat.

L’Empire mit donc en place toute une série de réponses aux questions posées par la précédente partie. En premier lieu le combat en lui-même évolua. On a dit que Rome ne pouvait plus se permettre de vider les frontières de ses troupes. Qu’à cela ne tienne, elle trouva la parade avec ce que l’on appelle la vexillation. C’est à dire qu’au lieu d’envoyer une légion entière à l’autre bout du monde romain, on prit l’habitude de lui prélever une partie seulement (jusqu’à deux cohortes, une légion en comptant 10, pour un total de 6000 hommes). Procédé efficace, et preuve de la maturité stratégique romaine dans un monde sans le raffinement technologique que l’on connaît… Ainsi l’armée de l’empereur Sévère Alexandre à Antioche en 231 (rassemblée contre les Perses) comprenait des détachements venus d’Égypte, du Rhin et du Danube. Regroupées derrière un étendard qui leur donna leur nom, le vexillum, les vexillations devinrent de plus en plus utilisées avec le temps et formèrent l’armée de campagne des empereurs.
Enfin on constate que le cœur de l’Empire, à savoir l’Italie, est considérablement renforcé en troupes par Septime Sévère: la garnison de Rome double et est réorganisée (les prétoriens, soit l’équivalent d’une garde impériale, notamment). De plus il cantonne aux portes de Rome même, à Albano, sa 2ème légion « parthique ». Sans doute s’agissait-il là d’une réserve à l’intérieur de l’empire (on l’a dit les troupes sont sur les frontières). Mais nous n’en savons pas beaucoup plus.

Toujours est-il que cette hypothèse est beaucoup plus plausible qu’une soi-disant volonté de mettre l’Italie en coupe réglée avant d’aller affronter Pescennius Niger, son rival d’orient dans la course à l’Empire (de nombreuses crises pour le pouvoir éclatent durant ce siècle). Dans un même temps l’Empire développa sa cavalerie, qui était jusque-là plutôt faible. A la fois pour obtenir une meilleure mobilité mais aussi- et surtout- pour répondre avec les mêmes armes qu’eux aux ennemis de l’empire. En effet ceux-ci (Sarmates, Perses par exemple) usaient avec succès de cavaliers lourds puissamment protégés, c’est ce qu’on appelle les cataphractaires (du nom de leur armure, la cataphracte) ou clibanarii. Ainsi on pense que la proportion de cavaliers-fantassins passe d’1/10 à 1/3 entre le deuxième et le quatrième siècle. C’est considérable!
Mais cela ne veut pas dire que l’infanterie est oubliée et elle-même évolue grandement. En effet elle doit dorénavant principalement faire face aux cavaliers lourds cités plus haut. Dion Cassius, Hérodien (deux historiens de l’époque) et l’épigraphie (les inscriptions) ont décrit son évolution. Dorénavant les formations des cohortes d’infanterie deviennent de plus en plus compactes. Les deux premiers rangs remplacent leur pilum traditionnel par une longue lance (hasta) qu’ils plantent en terre pour accueillir comme il se doit l’ennemi à cheval. Derrière eux un rang armé de javelots (lancea) puis un autre fait d’archers (sagitarii). De plus le court glaive (gladius) est remplacé par l’épée longue (spatha) alors que les boucliers, casques et armures s’adaptent eux aussi. Mais l’état actuel de la documentation, toujours parcellaire pour l’Antiquité, ne permet par d’être sûrs et il est évident que suivant l’ennemi et le terrain ce dispositif pouvait changer.

Reconstitution d’une spatha, pour cavalerie romaine.

Évolution des structures et du commandement:

Suivant la troupe, l’encadrement de l’armée ne resta pas non plus figé et se transforma au cours d’une lente évolution qui culmina sous le règne de Gallien (253/260-268). C’est par exemple le moment où l’armée qui accompagne l’empereur, appelée le comitatus, prend de l’importance (elle s’affirme par rapport aux forces des frontières, jusque là quasi totalité de l’armée) et où ses officiers adoptent un titre particulier, le protector fonction auparavant mal connue. On sait aussi que l’édit de Caracalla de 212 (qui accorde la citoyenneté romaine à quasiment tous les hommes libres de l’Empire) a effacé en grande partie la distinction entre légionnaires et auxiliaires, qui n’étaient pas citoyens. Toutefois une mesure est primordiale et certaine: la décision de Gallien de priver les sénateurs du commandement militaire. En effet ces derniers, aux cours de leur carrière sénatoriale (le fameux cursus honorium), exerçaient les postes de tribun laticlave (aide de camp) puis de légat de légion (= commandant). Or plus aucun n’est attesté après 260.

Il en découle que les légions furent  menées à la guerre par des chevaliers, le second ordre de l’état romain, complémentaire des sénateurs.  Cette évolution de première importance est expliquée par Michel Christol de la façon suivante: les chevaliers du IIIe siècle ne sont plus tant des notables municipaux italiens ou des vieilles provinces pacifiées qu’il ont longtemps été, que des soldats sortis du rang depuis les points menacés de l’Empire, souvent d’Ilyricum (Balkans). Ainsi, Gallien ne faisait là qu’entériner un état de fait: ces hommes étaient les mieux à même de commander dans des régions en guerre quasi-permanente. De l’autre coté les sénateurs ne prisaient que très peu une vie militaire rude et bien loin de l’Italie. De plus entre le tribunat de légion au début de leur carrière (=aide de camp du légat) et la légation de légion (=commandement de la légion) au niveau de la préture il s’écoulait un certain temps sans responsabilités militaires, nuisible à leur formation d’officier. Enfin les chefs issus du rang étaient, comme leurs hommes, de plus en plus recrutés localement à la différence des sénateurs encore bien italiens ou issus des provinces très romanisées ou hellénisées. De plus, depuis les Sévères, les chevaliers furent à plusieurs reprises chargés de commandements militaires extra-ordinaires. Extra-ordinaires dans le sens où ils dépassaient le simple cadre de la province, par laquelle tout passe dans l’état romain. Par exemple le chevalier Marcus Cornelius Octavianus est chargé entre 253 et 258, sous le titre de dux (soit « chef », le mot duce qui désigne Mussolini vient de là), de défendre l’Afrique du nord (les provinces d’Afrique, de Maurétanie et de Numidie) toute entière contre les Maures. Michel Christol appelle cette nouvelle élite les viri militares, les hommes militaires car sortis des rangs de l’armée, ce que n’étaient pas les sénateurs.

Dessin de Giuseppe Rava représentant des guerriers germains.

Bibliographie :
COSME (Pierre), L’Etat romain entre éclatement et continuité, Paris, Seli Arslan, 1998, 287 p.
COSME (Pierre), L’armée romaine VIIIe s. av. J.-C. – Ve s. ap. J.-C., Paris, Armand Colin, 2007, 312 p.
CHRISTOL (Michel), L’Empire romain du IIIe siècle. Histoire politique 192-325 après J.-C., Paris, Errance, 1997, 288 p.

Je ne l’avais pas lu à l’époque de cette rédaction, mais on peut l’acquérir les yeux fermés:

LE BOHEC (Yann), L’armée romaine dans la tourmente. Une nouvelle approche de la crise du IIIe siècle, Monaco-Paris, Editions du rocher, coll. « Art de la guerre », 2009, 320 p.

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L’armée romaine du IIIe siècle: I) La nouvelle donne stratégique.

Période très dure pour l’Empire romain, le IIIe siècle de notre ère le voit être assailli par des ennemis externes de plus en plus organisés et puissants, alors même que les problèmes internes de Rome s’accentuent. Toutefois cette période n’est pas synonyme d’effondrement et l’Empire connut encore de très belles éclaircies et sut relever la tête. Voyons donc quelle était l’armée de ce IIIe siècle, dont les problèmes sont essentiellement d’ordre militaire.
Les migrations barbares:

Le « terrible IIIe siècle », comme on le surnomme souvent, l’a surtout été en raison de la forte pression des différents peuples barbares sur les frontières de l’Empire. En effet, pour des raisons encore mal connues (surpopulation? raréfaction de la nourriture? volonté de conquête de nouvelles terres? un peu tout à la fois?), les peuples d’Asie (tels les Huns) se mirent en marche vers l’ouest. Ce faisant il poussèrent en avant les autres peuplades, d’Europe de l’est et d’Europe centrale. Par cette simple pression, ces peuples parvinrent de manière bien plus importante qu’avant au contact de Rome. Or ces derniers sont d’autant moins maîtrisables qu’ils sont très nombreux, voire très morcelés, et surtout mal distingués par les Romains qui n’ont pas anticipé ni compris ces migrations. Ils désignent encore leurs voisins remuants sous les titres génériques et dépassés de GermainsScythes,. Or nous parlons des ramifications des Francs, des Alamans, Goths (qui migrent depuis la Baltique vers la mer Noire), Juthunges, Bructères, Hermundures, Quades, Marcomans, Sarmates (Iazyges et Roxolans) etc. La liste est très longue et ce ne sont là que quelques exemples! De plus, en Orient, la menace se rallume en 226 alors que la faible dynastie Parthe de l’actuel Iran (les Arsacides) sont remplacés par les belliqueux Sassanides (des Perses). Et ceci n’est qu’une très courte description de mouvements forts complexes. On les résumera en une ligne: dorénavant Rhin, Danube et Orient étaient menacés en même temps. Dès l’Antiquité, il n’est jamais bon de se battre sur deux fronts à la fois, qui plus est lorsqu’ils sont très éloignés les uns des autres.

Buste de Caracalla, musée du Louvre. Crédits photo: wikipédia.

Des guerres davantage défensives et simultanées:

Face à tout ce qui vient de vous être décrit, Rome dut s’adapter et les guerres qu’elle mena prirent un tour autrement plus défensif et simultané que durant les années de la  pax romana . Bien sûr cela ne veut toutefois pas dire que l’Empire a perdu pour toujours l’initiative: les guerres de l’empereur Septime Sévère en Orient (contre les Parthes) et en Bretagne (= Grande-Bretagne, qu’il avait voulu enfin conquérir au delà du mur d’Hadrien), l’expédition orientale de son fils Caracalla sont là pour le prouver. En effet c’est bien Rome qui est à l’origine de ces conflits et elle sait encore conquérir, passer à l’attaque. Mais, en règle générale, le IIIe siècle voit Rome affronter des raids barbares de plus en plus puissants, et ce d’autant plus que ces peuples se liguent en vastes coalitions. Ainsi la ligue des Alamans est attestée en pour la première fois en 212 et elle doit à Caracalla son titre d’Alamanicus (« le vainqueur des Alamans ») . Il en existe bien d’autres, car ces peuples, poussés en avant par l’avancée de voisins plus orientaux, se pressent contre la zone-frontière de Rome, le limes. Leurs attaques s’intensifiant, l’Empire dut même harmoniser sa frontière, et abandonnant par exemple les champs Décumates, cette région-tampon située entre Rhin et Danube. Pire encore Aurélien fait évacuer la Dacie, seule province romaine au nord du Danube (peu ou prou l’actuelle Roumanie, conquise par Trajan) et qui de, tête de pont vers de futures conquêtes, était devenue un saillant intenable… Car présentant trois cotés à l’ennemi.

Se battre sur deux fronts:

Pour noircir le tableau, à cette situation grave sur le Rhin et le Danube s’ajouta une montée des tensions en Orient dès la fin du règne de Caracalla, en 217. En effet la chute de l’homme qui avait tenté de provoquer une guerre contre les Parthes (sans succès), en position de force… vit ceux-ci finalement attaquer en profitant des troubles dus à sa disparition (il est assassiné). Son successeur Macrin eut toutes les peines du monde à rétablir la situation. De plus le remplacement des Parthes par les Sassanides en 226 n’aida pas Rome. Ceux-ci étaient en effet beaucoup plus agressifs que leurs prédécesseurs bien affaiblis et lancèrent une triple offensive dès 230. C‘est là que dispositif romain révéla son incapacité à défendre deux fronts à la fois. En effet la répartition des soldats contre des frontières très étendues faisait qu’il était impossible de les regrouper en un seul point vu qu’Orient, Danube et Rhin étaient menacés à la fois. Il était bien loin le temps où Trajan pouvait se permettre de dégarnir durablement les frontières de leurs troupes pour se lancer à l’assaut de la Dacie ou de la Mésopotamie! De plus les soldats, mettons du Rhin, de plus en plus attachés à une terre qu’ils défendaient, car provenant d’elle, répugnaient à faire des milliers de kilomètres pour aller se battre en Orient. A ce propos Hérodien (historien contemporain) cite les protestations des soldats illyriens (la côte dalmate) engagés avec l’empereur Sévère Alexandre en Orient: ils avaient appris les incursions des Alamans par delà Rhin et Danube, leur terre d’origine. D’autant plus qu’une guerre défensive n’amène pas de butin (elle motive donc peu les hommes) et que ces déplacements de 4 à 5 mois ravageaient les unités avant même d’arriver sur le champ de bataille.

Monnaie d’or (aureus) de Septime Sévère, empereur originaire d’Afrique du Nord et l’un des derniers à avoir agrandi l’Empire.

Bibliographie :
COSME (Pierre), L’Etat romain entre éclatement et continuité, Paris, Seli Arslan, 1998, 287 p.
COSME (Pierre), L’armée romaine VIIIe s. av. J.-C. – Ve s. ap. J.-C., Paris, Armand Colin, 2007, 312 p.
CHRISTOL (Michel), L’Empire romain du IIIe siècle. Histoire politique 192-325 après J.-C., Paris, Errance, 1997, 288 p.

Je ne l’avais pas lu à l’époque de cette rédaction, mais on peut l’acquérir les yeux fermés:

LE BOHEC (Yann), L’armée romaine dans la tourmente. Une nouvelle approche de la crise du IIIe siècle, Monaco-Paris, Editions du rocher, coll. « Art de la guerre, 2009, 320 p.

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Quelques réflexions sur la notion de guérilla I sur II.

I) Introduction et définition.

Lorsque l’on étudie la guérilla (ou « petite guerre »), à l’instar des autres sujets, il importe de veiller à la terminologie, de manière à éviter les confusions et autres contresens. Or, les auteurs eux-mêmes ne sont pas exempts de ce genre d’écueils! Il faut aussi se rendre compte qu’avant toute instauration de cette même terminologie… La « petite guerre existait » évidemment déjà. La création d’un mot ne fait bien souvent que permettre de décrire rapidement une chose existant déjà, sans avoir à passer par une expression parfois longue.
 
Ainsi, Dès l’Antiquité les Grecs avaient observé ce genre d’actions hors du combat « normal ». Les Byzantins la pratiquèrent aussi contre les Arabes, qui eux aussi en usaient contre leurs adversaires. La frontière entre les deux puissances connut razzias et contre-razzias pendant plusieurs siècles, avant que la guerre plus traditionnelle ne reprenne. Tout est décrit dans un ouvrage bien connu de l’époque: Le traité sur la guérilla de l’Empereur Nicéphore Phocas.  La chose est donc très ancienne.
Par la suite, les Byzantins la communiquèrent à la Russie et aux Balkans, deux zones qui l’utilisèrent contre les Turcs. Toutefois, il faut réellement attendre les Habsbourg pour que la chose se systématise. En effet, ils prirent à leur service des peuples pour des tâches particulières, des opérations spéciales. C’est en fait la première chose que signifie le terme de « petite guerre » : harcèlements, reconnaissances etc. pour soutenir les réguliers. Ces troupes sont donc des « partis », dirigés par un chef. D’où le terme originel de « partisan », qui persiste dans son sens premier jusqu’à la Révolution Française : il n’y a longtemps aucune notion d’idéologie à y accoler. La littérature en parle donc tout naturellement assez tôt. Le XVIIIe siècle notamment, avec des ouvrages sur la conduite de la Petite Guerre, qui n’abordent nullement la politique, qui en est absente. Elle s’adresse en fait aux capitaines des partis, pour qu’ils mènent leurs hommes.

Clausewitz, le fameux théoricien militaire (image wikipédia).

II) Le terme guérilla devient scientifique.

La première mention « scientifique » du terme est de son pays d’origine, l’Espagne : un dictionnaire de 1611 contient ainsi le terme de « guerilla » . Un siècle après, il est plus présent et l’expression « petite guerre » assez courante chez les auteurs. La langue anglaise l’utilise d’ailleurs ainsi, sans la traduire. Elle est visible, par exemple, en Amérique du nord avec les colons de la Nouvelle-France qui ont fort à faire contre les empiétements venus du sud. L’Ohio est un théâtre d’affrontement violent entre les deux partis. George Washington y débute sa carrière, luttant contre les Français. Un certain Ewald, en 1775, puis 1787, ne parle toujours pas d’aspects politiques dans ses ouvrages sur la question. Emmerich non plus, alors qu’il écrit en 1789, année bien connue. Pourtant ces gens se sont battus en Amérique contre les insurgés, qui utilisaient des irréguliers. Ont-ils seulement compris ce qui se passait ?  En fait, ils recyclent la littérature qu’ils connaissent plus qu’autre chose. Le plus ironique dans l’affaire est qu’Emmerich lui-même organisa par la suite une insurrection contre les Français occupant l’Allemagne!
Les auteurs Valentini et Klipstein à leur tour écrivent, sous l’influence de la Révolution Française… Sans vraiment en tenir compte alors qu’ils rédigent en 1799 ! Il faut réellement attendre Clausewitz qui en parle beaucoup : la petite guerre change et, là, se teinte d’idéologie. On ne parle plus d’opérations spéciales, mais bel et bien d’insurrections populaires. La signification du mot venait de changer pour toujours.
Ce que Valentini ne décrivait toujours pas, tout en parlant déjà du problème de la discipline chez ces forces irrégulières. Ainsi, bien souvent les réguliers ne veulent pas avoir affaire avec ces gens-là, et ce de tout temps. Dans son livre fondamental, De la guerre (Vom Kriege), au livre VI, Clausewitz parle bel et bien de« guerre du peuple », en prenant pour exemple la guerre de Vendée, la guérilla espagnole ou celle des Tyroliens, les deux contre Napoléon, menés par Andreas Hoffer pour la dernière. La différence avec la Petite Guerre d’avant 1789 est donc réelle. Clausewitz constitue donc un tournant fondamental, notamment car il parle de nationalisme (Tyrol, Espagne). Mais il ne parla pas de l’insurrection polonaise contre les Russes, que l’on craignait de voir s’étendre sur les terres prussiennes issues du partage de la Pologne… N’oublions pas qu’il était Allemand.

Source: conférence donnée sur la question par Beatrice Heuser, plus des infos que je connaissais et que j’ai rajoutées (provenant de cours de licence et de master).

Goya, « Los desastres de la guerra », série consacrée à la terrible guerre d’Espagne.

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Les mercenaires grecs de l’époque archaïque.

I) Introduction: 

 
Le mercenariat est une forme très ancienne de travail et de mobilité: des hommes pratiquant les arts guerriers vendent leurs services aux plus offrant… Or, c’est déjà le cas dans l’Antiquité et les hoplites grecs sont très appréciés des employeurs. Ils sont bien armés, bien protégés, disciplinés, se battent avec cohésion et courage, à tel point que les sources non-grecques les appellent « les hommes d’airain ».

Généralement, les candidats à l’exil sont de jeunes hommes de régions pauvres et/ou trop peuplées de la Grèce, raisons qui les poussent à chercher fortune ailleurs. On les appelle les mistophoroi, du nom de leur solde, le misthos. Celui-ci est versé pour partie en numéraire et pour le reste en nature (boisson, nourriture…). Tant qu’ils sont payés, ces hommes sont fiables et fidèles à leur employeur. Mais ils peuvent se retourner contre celui-ci en cas de retards ou de suspension de solde, allant jusqu’à ravager le pays où ils sont stationnés pour se payer par eux-mêmes.

Citoyens pauvres ou exilés politiques, les mercenaires s’installent rarement dans les pays qu’ils parcourent. Généralement ils cherchent plutôt à amasser suffisamment d’argent pour pouvoir retourner vivre décemment dans leur cité d’origine, vivant des produits de la terre. Tous ne sont pas des combattants, car il y a aussi des ingénieurs spécialisés dans l’édification des murailles, science que tout le monde ne maîtrise pas… Et qui devient de plus en plus importante face à l’évolution de l’artillerie et des techniques de siège. On verra par la suite leur vie plus finement. Ces hommes sont prisés, on l’a dit: ils se retrouvent dans toutes les guerres du bassin méditerranéen, et même jusqu’en Mésopotamie où le fameux roi Nabuchodonosor en engage en -597 pour son invasion de la Palestine.

Hoplites Grecs. Dessin de Giuseppe Rava.

II) Les Grecs en Egypte. 
Bien avant que l’Egypte ne soit dirigée par les Lagides, descendant d’un lieutenant d’Alexandre le grand, beaucoup de Grecs sont présents dans cette zone. Le pharaon Psammétique Ier en fait en effet venir un contingent important, des régions de Ionie et Carie. Ces hommes se battent contre les ennemis internes et externes du pharaon, qui parvient à restaurer l’unité du pays grâce à eux. Ils sont engagés aux côtés de mercenaires syriens, phéniciens et juifs et reçoivent des terres le long du Nil pour leur cantonnement. Cette présence reste tangible jusqu’à l’invasion de l’Egypte par les Perses en -525.

De nombreuses inscriptions retrouvées par les archéologues font état de leur présence: on apprend grâce à elles qu’ils firent voile sur le Nil et furent engagés loin dans les terres, jusqu’en en Nubie (le Soudan actuel). Dans ce cas précis de l’Egypte, une partie a pu rester sur place et la deuxième génération s’intégrer plus étroitement dans le paysage égyptien. Certaines inscriptions laissent ainsi sous-entendre que des Grecs issus du mercenariat reçurent même des postes administratifs importants. Le mercenariat va donc au-delà des simples combats.

La majorité des hommes doit toutefois repartir en Grèce à l’expiration de leur contrat (ils ne sont pas des colons). Leur présence dure donc « seulement » quelques années dans le pays, qu’ils ont pourtant le temps de marquer de leur présence. J’ai cité les inscriptions, mais il y a aussi de nombreux camps et forteresses où ils vécurent. Certains ont été retrouvés et livrent des objets du quotidien: beaucoup venaient de Grèce, les soldats ne pouvant se passer des habitudes de leur pays d’origine. En fait, considérés comme étrangers, ils vivaient essentiellement entre eux, dans leurs camps, et changeaient peu leurs moeurs.

On parle tout de même de 30.000 hommes pour le quatrième pharaon de la dynastie envisagée! Ce chiffre avancé par le célèbre historien grec Hérodote est très important pour l’Antiquité. Cette période prend fin avec l’arrivée des Perses de Cambyse.

Même commentaire.

Bibliographie: Christian-Georges Schwentzel (sous la direction de), Les diasporas grecques VIIIe-IIIe siècle,  Neuilly, Atlande, 2012, 446p.

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