Archives de Catégorie: De 1789 à 1914

William Walker, un flibustier des Etats du Sud: I) Introduction

Pour comprendre la guerre de Sécession et son déclenchement, il faut remonter des dizaines d’années en arrière. Là il devient possible de saisir quels mécanismes se mirent en place, qui conduisirent à la sécession d’une partie des Etats du sud en 1860-61, puis à la terrible guerre civile qui s’ensuivit. Bien sûr, si les événements semblent s’accélérer à partir de la fin des années 1850, beaucoup de réalités existaient déjà et les étudier permet de mieux appréhender ce qui se passa par la suite. C’est ce qu’on va faire à travers le personnage peu connu (de ce côté-ci de l’Atlantique) de William Walker, aventurier, flibustier et apprenti chef d’Etat. Il illustre bien une partie des problèmes et des envies d’une certaine frange de la société sudiste de l’époque.

Un expansionnisme sudiste ?

La chose peut paraître étrange, mais existe pourtant bel et bien dans les décennies qui suivent l’indépendance des Etats-Unis. Le jeune pays en construction se cherche encore une identité culturelle et géographique. « Cantonné » à l’est des Appalaches, sur le territoire des anciennes Treize colonies britanniques, il va devenir, en quelques décennies, l’Etat gigantesque que l’on connaît, avec un mélange de traités pacifiques, d’achats de terres et de conquêtes de celles-ci, sur les tribus amérindiennes et les Etats voisins.

Or, le sud est particulièrement intéressé par l’expansion du territoire américain. Outre le courant général qui suit la fameuse déclaration du président Monroe en 1823 (les Européens n’ont plus à se mêler des affaires du continent américain) et la doctrine dite de la « destinée manifeste » (le destin des Etats-Unis est d’atteindre les côtes du Pacifique), ces Etats esclavagistes y voient le moyen de faire survivre ce que les textes nomment pudiquement « l’Institution Particulière » (Peculiar Institution). En effet, inclure de nouveaux Etats qui pratiqueraient l’esclavage permettrait de maintenir l’équilibre avec ceux du Nord, plus peuplés et libres, notamment car chaque Etat américain dispose de deux sénateurs, quelque soit son nombre d’habitants. Voilà pourquoi la partie méridionale du pays s’intéresse beaucoup à l’annexion du Texas et à la guerre avec le Mexique (où combattent bon nombre de futurs officiers confédérés et fédéraux) qui voit le pays s’agrandir après le traité de Guadalupe Hidalgo (1848).

La bataille de Veracruz durant la guerre au Mexique, Peinte par Carl Nebel en 1851. Hébergé sur https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e6/Battle_of_Veracruz.jpg

La survivance de flibustiers et de rêves de conquêtes

Pourtant, ces espoirs sont souvent déçus car la bataille juridique et médiatique est féroce à propos du statut des nouveaux Etats: esclavagistes ou non ? Voilà pourquoi certaines personnalités sudistes se plaisent à envisager une conquête de territoires outre-mer, ou ailleurs sur le continent américain. L’un des plus influents est Pierre Soulé, sénateur de la Louisiane d’origine française. Partisan notoire de l’esclavage, il s’intéresse à l’île de Cuba et envisage son annexion pour en faire un territoire américain où il serait pratiqué. D’ailleurs, dans ces années 1840, c’est une colonie espagnole qui ne l’a pas encore interdit. Lui et les planteurs influents (dont il ne faut pas exagérer le nombre) qui dominent la vie politique du Sud prévoient divers projets de conquête, alors même que les Cubains se révoltent et essaient de se libérer de la tutelle espagnole. Ainsi en 1849 ils approchent le gouvernement américain et le secrétaire d’Etat à la guerre de l’époque, Jefferson Davis, futur président de la Confédération propose le nom d’un certain Robert E. Lee pour aller commander sur place ! Il refuse… Cela témoigne bien d’un certain climat, toutefois.

Enfin, d’autres préféreraient annexer des terres en Amérique centrale, région instable et à l’histoire politique mouvementée. Là, et dans les Caraïbes, le golfe du Mexique, sévissent encore bon nombre de flibustiers et pirates en tout genre, comme le célèbre Jean Lafitte au début du XIXe siècle. Une à deux générations plus tard, dans les années 1820-1840, ils sont encore nombreux à infester ces eaux. Malgré le traité de Paris consécutif à la guerre de Crimée (1856), qui jette les bases d’une interdiction de la guerre de course, et, partant renforce la notion d’un droit maritime international, il va falloir longtemps avant de s’en débarrasser. Ainsi, parmi eux, un certain William Walker dont nous allons voir les « aventures », qui sont dignes d’un roman de Stevenson, mais où le personnage principal est plus proche d’un Long John Silver que d’un Jim Hawkins.

Bibliographie sélective: 

Pour en savoir plus sur Pierre Soulé et les Français, personnes d’origine française, en général dans ce conflit :

-AMEUR (Farid), Les Français dans la guerre de Sécession. 1861-1865, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Les Amériques », 2016, 354 p.

Magnifique synthèse (existe en Français) sur le sujet:

-MC PHERSON (James M,), Battle cry of freedom. The American civil war, Londres, Penguin Books, 1990, 904 p.

En français, une bonne biographie de Lee :

-BERNARD (Vincent), Robert E. Lee, Paris, Perrin, 2014, 456 p.

Le site de l’auteur:

https://cliophage.wordpress.com/

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Museo centrale del Risorgimento, Rome

Quelques clichés du musée du Risorgimento de Rome. Cela désigne le mouvement d’unification de l’Italie, complexe et passionnant. Pour en savoir plus, une bibliographie à la fin et des renvois vers des articles existants.

Photos de l’auteur

http://www.risorgimento.it/

Tout commence avec Napoléon, premier à vraiment insuffler une idée d’unité à l’Italie, quoique sous le contrôle de la France. Comme l’écrit Lucio Villari: « Ne fu il veicolo il generale Napoleone Bonaparte. E fu l’Italia il suo primo passo verso l’eternità » (« Le général Napoléon Bonaparte en fut le premier véhiculeur [de la liberté]. Et l’Italie fut son premier pas vers l’éternité »).

Giuseppe Mazzini. L’un des penseurs les plus influents du Risorgimento, et exilé une bonne partie de sa vie. Tiré d’un portrait de Hawkes, 1849.

« Combattimento in un cortile fra i Milanesi e i « Cacciatori Tirolesi ». « Combats dans une cour entre les Milanais et les chasseurs tyroliens », 1848. La ville se révolte cette année-là.

Détail.

Portrait de Napoléon III par Genaille en 1851. L’Empereur fait beaucoup pour l’unité de l’Italie, même s’il stoppe son soutien direct avec l’armistice de Villafranca.

Non précisé, portrait de Victor-Emmanuel II, premier roi d’Italie. Il voit l’unification du pays vraiment débuter et le Vittoriano l’honore à Rome.

Détail d’un combat naval de la bataille de Lissa, pourtant défaite italienne (peintre non précisé). En 1866 l’Italie récupère la Vénétie sur l’Autriche pour prix de sa participation à la guerre aux côtés de la Prusse (voir mes vidéos youtube).  Des combats navals ont lieu en Adriatique, et celui-ci est le plus connu.

Détail d’un navire italien. On voit bien sa modernité pour l’époque. Il est cuirassé et marche à la vapeur. 

Les vaisseaux autrichiens sont plus vieux, mais ont su l’emporter, notamment grâce à l’éperonnage, tactique antique un temps remise au goût du jour grâce à la vapeur. En France, l’amiral Labrousse la vante à l’époque.

Affiche de propagande italienne, 1915-1918. Le Risorgimento, aux frontières chronologiques floues, s’achève, pour certains historiens, avec la prise du Trentin, du Tyrol du Sud et du Frioul-Vénétie Julienne après 1918.

Bibliographie indicative: 

-MILZA (Pierre), Garibaldi, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2014, 731 p.

-PECOUT (Gilles), Naissance de l’Italie contemporaine. 1770-1922, Paris, Armand Colin, 2004, 407 p.

-VILLARI (Lucio), Bella e perduta. L’Italia del Risorgimento, Roma-Bari, Laterza, 2009, 345 p.

Les débarquements français en Irlande V) Conclusion et mémoire des événements

Conclusion

Au final, ces trois débarquements ont été des échecs à plus ou moins brève échéance. Les raisons furent à chaque fois différentes, je vous renvoie aux développements plus haut. Toutefois, et, en restant dans le champ de l’histoire contrefactuelle, on peut par exemple se demander ce qui se serait passé si l’expédition de 1796 avait pu être menée à son terme, car les conditions étaient autrement plus propices que deux ans plus tard. Si les buts visés ne furent pas atteints, reste que, malgré l’absence de désintéressement de la part des Français, l’expérience a renforcé les liens entre les deux pays et permis la naissance de nouvelles traditions militaires, notamment avec l’emploi important d’Irlandais sous les drapeaux français.

Ruines d’une église médiévale sur les lieux du débarquement. Photo de l’auteur.

 

Ces expériences constituent bel et bien des attaques directes sur le sol des Iles Britanniques, dont on a trop tendance à lire qu’elles sont restées inviolées depuis l’invasion normande de 1066. La persistance, au fil des siècles, de plans d’invasion côté français est frappante. En plus de ceux évoqués, certains furent près d’être tentés ou étaient, du moins sur le papier, impressionnants, notamment sous Louis XIV et pendant la guerre de Sept Ans. Au final, ces événements, loin d’être majeurs, restent intéressants à étudier et on donné lieu, côté irlandais, à une  mémoire assez vivace.

Kelly the Boy of Killane , héros de 1798. Interprétation de Luke Kelly avec les Dubliners

‘ »For the boys march at dawn from the south to the north
Led by Kelly the boy from Killane »

Une mémoire à deux vitesses

Les débarquements dont j’ai parlé ne sont pas connus de la même façon des deux côtés de la mer Celtique, c’est une évidence. En France, ils sont cités dans quelques revues et livres dont vous avez un échantillon assez représentatif dans la bibliographie que je vous ai indiquée, et c’est à peu près tout. Ainsi, en dehors de ces auteurs spécialistes et du lectorat assez restreint qui les lit, ils restent très peu connus du grand public. Les raisons sont multiples: ils n’ont notamment pas été des succès foudroyants, on l’a vu, et, en général, le fait maritime intéresse moins les Français que ce qui est continental.

Maison de Kilcummin, où débarquèrent les Français en 1798. Vous remarquerez les drapeaux. Photo de l’auteur.

Sans faire de généralités, il sera par exemple beaucoup plus facile pour beaucoup de gens de citer une victoire terrestre française qu’une victoire navale, surtout pour la période de la Révolution et de l’Empire. Il n’est donc pas étonnant que ces trois épisodes soient presque tombés dans l’oubli en France, même si les moyens étaient là sous Louis XIV, et en 1796, on l’a vu. De plus, avec le débarquement raté à Fishguard au Pays de Galles en 1797 (voir article plus bas), ils restent symboliquement importants et montrent que la Royal Navy ne pouvait pas tout empêcher. 

Autre chanson sur l’insurrection de 1798, interprétée par les Dubliners.

« By the risin’ of the moon, by the risin’ of the moon,
With your pike upon your shoulder, by the risin’ of the moon »

Côté irlandais, la mémoire de ces tentatives de secouer le joug britannique reste plus développée, surtout dans le cas de la dernière. Outre les commémorations encore effectuées de nos jours et les plaques récemment dévoilées sur les lieux (voir photos articles précédents et celui-ci), les habitants nomment encore 1798 « The year of the French », soit « L’année des Français. » Malgré l’échec et, je l’ai dit, des relations parfois conflictuelles à l’époque, ces aspérités ont été largement oubliées aujourd’hui. Or, on ne compte plus les chansons et les livres qui parlent de cet événement (et  vous pouvez en voir certaines plus haut), comme par exemple Bantry bay, the French on the sea, interprétée par Derek Warfield dans l’album au titre évocateur: Liberté ’98. Je citerai aussi un roman historique d’un grand professeur et romancier américain passionné de l’Irlande: Thomas Flanagan, auteur de l’ouvrage justement nommé The year of the French (1979).

Plaque sur la maison. Photo de l’auteur.

 

Bibliographie sélective (sans but d’exhaustivité):

-JOANNON (Pierre), Histoire de l’Irlande et des Irlandais, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2009, 832 p.

-« France-Irlande », Revue historique des armées n° 253, 2008. Voir notamment cet article :

https://rha.revues.org/4612

Cet article de Hugh Gough évoque le « débarquement » au pays de Galles en 1797:

http://books.openedition.org/puc/788

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Les débarquements français en Irlande IV) 1798, une tentative avec très peu de moyens

Nous avions vu la dernière fois la tentative ratée d’un débarquement en 1796. Cet échec était d’autant plus dommageable aux projets franco-irlandais qu’il fit peur à Londres, qui déploya d’importants moyens pour écraser la rébellion irlandaise. Ainsi, alors que les Français vont finalement parvenir à débarquer, deux ans plus, tard, ceci va se faire dans une île où la volonté insurrectionnelle aura été sérieusement émoussée par la répression britannique.

Débarquement à Kilcummin

Déjouant la surveillance de la Royal Navy, un bon millier d’hommes parvient donc à partir de France et toucher terre en Irlande le 22 août 1798, dans le comté septentrional de Mayo, au bourg de pêcheurs de Kilcummin (voir photos). Ces hommes sont commandés par le général Humbert, combattant courageux qui a franchi les échelons rapidement depuis 1792, comme beaucoup de ses contemporains. La faiblesse de ses moyens est dès le début patente, et il intervient dans une île où, je l’ai dit en introduction, les succès potentiels d’une rébellion sont beaucoup moins importants que deux ans plus tôt.

Toutefois, il ne reste pas inactif: des ruraux et des Irlandais-Unis se joignent à lui rapidement, et il marche sur Killala, ville ayant une importance locale et proche du lieu de débarquement. Le courage et la volonté sont bien présents, mais les insurgés locaux manquent cruellement d’armement et d’entraînement, ce qui agace les Français. Néanmoins, l’armée d’Irlande parvient à s’emparer de Ballina et, mieux, à l’emporter sur les 6000 hommes de Lake à Castlebar quelques jours plus tard !

Pour l’emporter dans cette localité non sans valeur, Humbert a fait monter ses hommes à l’assaut au pas de charge, et les Irlandais se sont battus si vaillamment… Que les lignes britanniques ont été enfoncées malgré la disproportion évidente de moyens. La déroute est telle que ceux qui se sont enfuis l’ont fait si rapidement qu’ils ont été copieusement brocardés dans les écrits et les caricatures du temps. A tel point que l’on a parlé de « courses de Castelbar » (Castelbar races).

Contre toute attente, ces débuts furent donc couronnés de succès, mais bientôt l’expédition d’Irlande allait tourner court.

La pointe de Kilcummin où les Français ont débarqué en 1798. Photo de l'auteur.

La pointe de Kilcummin où les Français ont débarqué en 1798. Photo de l’auteur.

 

Plaque commémorative sur les lieux. Photo de l'auteur.

Plaque commémorative sur les lieux. Photo de l’auteur.

 

Un échec 

En effet, malgré l’épisode peu glorieux pour eux de Castelbar, les Britanniques se reprennent rapidement. D’ailleurs, tous les avantages sont de leur côté: leur supériorité numérique de plusieurs dizaines de milliers d’hommes est écrasante, et la surprise est passée. Bien que Humbert ait déployé une activité intense, pris de nombreuses décisions et vu une république irlandaise être proclamée… Il a des effectifs squelettiques et, pour ne pas tomber aux mains de son adversaire, il décide de se mettre en marche vers Sligo début septembre, y espérant des renforts irlandais.

Les forces royales, commandées par Cornwallis, le fameux vaincu de la bataille de Yorktown lors de la guerre d’indépendance américaine, opèrent donc méthodiquement pour le vaincre. Elles encerclent peu à peu les forces franco-irlandaises. Bien qu’elles se défendent courageusement et repoussent de nombreuses attaques, celles-ci sont encerclées par 30.000 hommes (!) dans la plaine de Ballinamuck courant septembre. Humbert doit se rendre, ne pouvant évidemment l’emporter face à une telle troupe. Toutefois, il réussit à obtenir pour ses hommes des conditions de reddition correctes, là où la répression qui s’abat sur les Irlandais va être terrible.

Nous analyserons la prochaine fois la mémoire de ces évènements et conclurons.

 

Le paysage. Photo de l'auteur.

Le paysage. Photo de l’auteur.

 

Kilcummin, jour de commémoration, été 2016. L'endroit était pavoisé aux couleurs françaises. Photo de l'auteur.

Kilcummin, jour de commémoration, été 2016. L’endroit était pavoisé aux couleurs françaises. Photo de l’auteur.

Bibliographie sélective (sans but d’exhaustivité):

-JOANNON (Pierre), Histoire de l’Irlande et des Irlandais, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2009, 832 p.

-« France-Irlande », Revue historique des armées n° 253, 2008. Voir notamment cet article :

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Les débarquements français en Irlande IV) La tentative de 1796

Quittons le règne de Louis XIV pour nous diriger vers la période révolutionnaire. A nouveau des débarquements vont être tentés en Irlande, mais ceux-ci sont différents de l’époque du roi-soleil (il ne s’agit plus de remettre les Stuart sur le trône !) et, pas plus que ces derniers, ne parvinrent à renverser la domination britannique dans l’île.

Une île en pleine révolte

La Révolution française de 1789 a des échos jusqu’en Irlande, où les évènements sont suivis et plutôt appréciés. Cet exemple influence durablement les Irlandais, dont la situation matérielle et morale a peu changé depuis le XVIIe siècle. Si des réformes ont été très progressivement adoptées, la majorité catholique est à peu près écartée de la direction des affaires et ne possède pratiquement pas la terre. Ceci sans parler de l’attitude méprisante de certains possédants venus de Grande-Bretagne (dont des Écossais, tous ne sont pas Anglais).

De plus, suivant les évènements du continent, à partir de 1793, les positions se radicalisent des deux côtés, même si tous les Irlandais ne sont pas attirés par les idées révolutionnaires. C’est notamment le cas de la hiérarchie catholique qui craint un mouvement anticlérical comme celui que connaît la France de la Terreur (et même dès avant). Toujours est-il que des violences éclatent à partir de 1795.

Notamment en Ulster où les presbytériens et anglicans jugent le moment venu pour se débarrasser des catholiques qui avaient occupé des terres à l’abandon, suite à l’émigration vers les Etats-Unis des tenanciers et propriétaires protestants, ou tout simplement de ceux s’opposaient à eux. Cinq à sept mille personnes perdent ainsi la vie. De plus, dans toute l’île, notamment par crainte de la contagion révolutionnaire, des violences similaires ont lieu et une loi est votée qui donne au gouvernement les moyens légaux de réprimer tout acte de révolte, l’Insurrection Act (1796). 

Chanson sur Henry Joy McCracken, compagnon d’armes de Wolfe Tone, mort en 1798 (lien avec la partie suivante), chantée par Tommy Makem:

« The boys were out, the red coats too »

Une occasion manquée 

Tout ceci, par effet d’entraînement, radicalise les sociétés irlandaises qui avaient été formées pour réclamer plus de droits, mais sans renier le lien avec la couronne britannique. C’est le cas de la très importante société des Irlandais-Unis, qui se militarise à partir de ce moment et se jure de faire de l’Irlande une république. Elle se tourne donc tout naturellement vers la France, par l’intermédiaire d’un personnage central dans l’histoire de la lutte irlandaise: Théobald Wolfe Tone.

Exilé à Paris, il parvient à rallier à sa cause suffisamment de soutiens pour qu’une expédition soit envisagée, et même autorisée. Elle reçoit pour commandant le prestigieux général Hoche… Mais dès le début est mal engagée: la marine française est très affaiblie depuis le départ d’une majorité de ses officiers d’Ancien Régime à partir de 1789. Ceux qui restent sont très réticents à l’idée d’engager (surtout près des bases de la Royal Navy) un outil mal entretenu, et manquant de cadres. 

Ainsi, les retards s’accumulent tout au long de l’année 1796, mais finalement 15.000 hommes embarquent sur 42 navires le 15 décembre de cette année. L’expédition tourne court à cause d’une tempête qui sépare les navires: seuls quinze atteignent la baie de Bantry… Où ils ne restent pas, le mauvais temps empêchant un débarquement sécurisé ! C’est une occasion manquée car les moyens étaient là, et le projet a totalement surpris les Britanniques qui ne s’y attendaient pas. Deux ans plus tard, quand le dernier débarquement va réussir, ils auront eu le temps d’écraser la révolte irlandaise (voir V).

Caricature de 1797 James Gilray sur l'expédition d'Irlande de 1796

Caricature de 1797 James Gilray sur l’expédition d’Irlande de 1796

Bibliographie sélective (sans but d’exhaustivité):

-JOANNON (Pierre), Histoire de l’Irlande et des Irlandais, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2009, 832 p.

-« France-Irlande », Revue historique des armées n° 253, 2008. Voir notamment cet article :

https://rha.revues.org/4612

Sur la désorganisation de la marine après 1789:

-VERGE-FRANCESCHI (Michel),  La marine française au XVIIIe siècle : guerres, administration, exploration, Paris, SEDES, 1996, 451 p. 

A titre de comparaison, un article d’Olivier Chaline sur les mutineries de 1797 dans la Royal Navy:

http://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_2005_num_24_1_2535

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Les débarquements français en Irlande (1689, 1796, 1798): I) Introduction

Échec des débarquements sur la côte anglaise 

C’est un fait bien connu: si le Normand Guillaume le Conquérant y parvint, jamais les armées françaises n’ont réussi à prendre pied en force sur le sol de la Grande-Bretagne après un débarquement. Cette impossibilité a notamment fait enrager Louis XIV, malgré les victoires de Tourville qui tint la Manche, et Napoléon, empêtré dans son plan qui se termina par Trafalgar. Cela empêcha par là même de nombreux souverains de signer une paix avantageuse à Londres. La Royal Navy est bien entendu en cause, tenant très efficacement la Manche et arrêtant bien souvent les flottes adverses, malgré quelques passages difficiles dans son histoire, par exemple contre le Néerlandais Ruyter, qui remonta la Tamise.

Cela ne veut pas dire que rien ne fut tenté par les différents régimes français qui furent opposés à Londres. On connaît bien l’alliance de revers avec l’Ecosse, jusqu’à ce que celle-ci devienne protestante. Puis, après la chute de la dynastie Stuart, le soutien-assez intéressé- à ses partisans, les « Jacobites ». Pourtant, on parle souvent moins de l’intérêt français pour l’Irlande, qui ne s’est pas démenti au cours des siècles et qui, là, va nous mener du Roi-Soleil à la Révolution.

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La côte à Kilcummin, où les Français débarquèrent en 1798. Photo de l’auteur.

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La jetée à Kilcummin, où les Français débarquèrent en 1798. Photo de l’auteur.

Intérêt pour l’Irlande

L’Île, conquise peu à peu par les Anglais à partir du Moyen-Age, vit sous une domination à bien des égards violente et peu appréciée, même s’il faut se garder de généraliser. Les Irlandais sont longtemps sous la coupe de seigneurs venus de Grande-Bretagne et qui se sont emparés de la plupart des terres, les landlords. La population irlandaise reste assez pauvre et tenue pour quantité négligeable, alors qu’une immigration anglaise et écossaise s’installe dans plusieurs points, surtout dans la future Irlande du Nord. Les soulèvements contre ce pouvoir étranger émaillent donc l’histoire de ces terres, soulèvements réprimés dans le sang.

Voilà pourquoi la France pense, non sans arrière-pensées, se servir de cette situation pour affaiblir Londres. Alors que de nombreux Irlandais se mettent au service des fleurs de lys (et on en retrouve dans des conflits ultérieurs), trois débarquements français en Irlande sont réussis. L’un d’eux est même impressionnant, c’est celui de 1689. Ils n’eurent pourtant pas l’effet escompté, mais restent plus connus côté irlandais que français, et constituent des épisodes intéressants de l’histoire des deux pays. Je vous propose de les (re)découvrir, en les illustrant par des photos prises par moi-même sur les lieux.

Bibliographie sélective (sans but d’exhaustivité):

-« France-Irlande », Revue historique des armées n° 253, 2008

-JOANNON (Pierre), Histoire de l’Irlande et des Irlandais, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2009, 832 p.

-Notes prises par l’auteur lors d’un voyage sur les lieux du débarquement de 1798.

Sur la marine royale et les volontés de débarquement en Angleterre de la monarchie on se référera au très complet:

-VERGE-FRANCESCHI (Michel),  La marine française au XVIIIe siècle : guerres, administration, exploration, Paris, SEDES, 1996, 451 p. 

Sur le plan de Napoléon et l’échec final de Trafalgar, on lira l’excellent:

-BATTESTI (Michèle), Trafalgar. Les aléas de la stratégie navale de Napoléon, Napoléon 1er Editions, Saint-Cloud, 2004, 379 p.

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Les Italiens et l’Ethiopie, d’Adoua à la Seconde Guerre mondiale : VIII) Conclusion

L’heure de la conclusion. Merci à tous de suivre ces travaux et bonne fin d’année à tout le monde !

Des campagnes chères et assez mal menées 

Au final, les tentatives italiennes de conquête de l’Ethiopie se sont révélées être des campagnes coûteuses, menées à une grande distance de la métropole, et ce malgré la possibilité de s’aider des deux autres colonies que sont l’Érythrée et la Somalie. La première fois, l’échec s’avère plus symbolique qu’autre chose mais a un grand retentissement en Europe et marque les décideurs en Italie. Si l’on a vu que « venger » Adoua n’est pas le motif principal de l’attaque mussolinienne de 1935, il a tout de même joué.

Là, les forces armées du dictateur ne l’emportent que par une débauche de moyens contre un adversaire qui en est dépourvu. Pierre Milza (voir bibliographie) analyse très bien la volonté de nombreux dignitaires fascistes de venir récupérer de la renommée à peu de frais en Ethiopie, notamment en servant dans l’aviation et en bombardant l’adversaire. Celui-ci n’ayant pratiquement pas les moyens de se défendre contre ce type d’attaque, on imagine bien le peu de dangers encourus par les auteurs de telles actions. Ainsi, Bruno et Vittorio Mussolini, les propres fils du dictateur, servirent dans l’arme aérienne durant ce conflit, et on pourrait multiplier les exemples.

Reste que ces guerres ont coûté très cher, ont vu des crimes contre les Éthiopiens être commis, et ce pour un résultat somme toute médiocre car, malgré la résistance évoquée, l’Ethiopie est perdue dès 1941. Le commandement n’a pas été excellent, mais la position géographique n’a pas aidé non plus, la zone étant cernée de colonies britanniques. Notons toutefois qu’une victoire de l’Axe aurait peut-être entraîné un autre avenir pour l’Ethiopie italienne, notamment car le négus était prêt à négocier avec ses ennemis italiens.

Vidéo de propagande de l’Institut Luce: départ de colons pour l’Ethiopie en 1938.

Conséquences directes 

D’ailleurs, Paoletti et Avenel affirment qu’il appréciait l’effort de construction de ponts et de routes entrepris par ceux-ci. Lorsqu’il reprend le pouvoir, il ne peut empêcher quelques massacres d’Italiens dans son pays, malgré une proclamation de pacification. En effet, des colons étaient venus s’installer sur place (voir vidéo en exemple). Pour un éclairage différent, on pourra se référer aux articles de journaux de Malaparte, qui écrivait alors pour le Corriere della sera. Venu en 1939 là-bas, il laisse de très beaux écrits de ce pays alors sous occupation italienne. Le tout est paru en français chez Arléa sous le titre Voyage en Ethiopie. 

Le sort des prisonniers de guerre italiens est assez commun: malgré quelques violences exercées contre eux par les Éthiopiens, ils sont confiés aux Britanniques et envoyés en camps de prisonniers. Ils y finissent la guerre sans trop de problèmes. Notons toutefois que c’est en détention que meurt en 1942 l’ancien vice-roi déjà cité, le duc d’Aoste. Par contre, le destin des auxiliaires locaux des Italiens, les ascari, est souvent plus violent lorsqu’ils ne sont pas parvenus à s’éclipser au moment de la reddition pour rejoindre leurs régions d’origine: ils étaient vus comme des traîtres. La plupart des colonisateurs, eux, sont rapatriés en Italie en 1942-43, bien que des minorités et des écoles se soient maintenues sur place par la suite.

Bibliographie utilisée (qui n’a pas pour but d’être exhaustive):

Synthèse que je trouve moyenne (beaucoup d’aspects manquent) mais utile:

-AVENEL (Jean-David) et PAOLETTI (Ciro), L’empire italien. 1885-1945, Paris, Economica, 2014, 156 p.

Excellente biographie de Mussolini, qui décrit très bien les années qui nous intéressent ici:

-MILZA (Pierre), Mussolini, Paris, Fayard, coll. « Le grand livre du mois », 1999, 985 p.

Pour les aspects purement militaires, l’indispensable:

-ROCHAT (Giorgio), Le guerre italiane, 1935-1943. Dall’impero d’Etiopia alla disfatta, Torino, Einaudi, 2005, 460 p.

Pour les armes, le matériel et les combats, un fascicule Osprey, toujours très bien fait:

-NICOLLE (David), The Italian Invasion of Abyssinia 1935–36, Oxford, Osprey Publishing, coll. « Men-at-arms », 1997, 48 p.

Liens: 

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Les Italiens et l’Ethiopie, d’Adoua à la Seconde Guerre mondiale : II) Les combats de 1895-1896 et la bataille d’Adoua

L’entrée en campagne

On l’ a vu, au début des années 1890, les relations italo-éthiopiennes se sont progressivement dégradées. De plus, Ménélik a fait appel à de l’aide venue de France: des conseillers, d’anciens officiers, mais aussi des achats d’armes (fusils et canons). Les ingérences italiennes le lassent et il espère se passer de leur présence envahissante.

Le point de non-retour est atteint fin 1894-début 1895: des affrontements encore limités ont lieu entre les deux armées. Les combats sont assez indécis car les distances sont très grandes, le réseau de routes balbutiant, les pluies et la nature du terrain empêchent d’aller vite. Si le détail des accrochages entre patrouilles nous intéresse peu ici on retiendra que, les mois passant, l’affaire tourne à l’intervention militaire en bonne et due forme de la part du gouvernement de Rome. Le négus a fait savoir qu’il ne tolérerait plus la moindre présence italienne en Ethiopie, et l’équipe de Crispi a décidé d’envoyer un véritable corps expéditionnaire soutenir les actions du général Baratieri qui commande sur place.

Le coût financier est très grand car le théâtre des opérations est loin de l’Italie et le climat ainsi que le terrain ne sont pas favorables à une campagne militaire. Toutefois Crispi désire désormais une grande bataille contre les Éthiopiens. Il espère une victoire retentissante qui lui permettra de faire taire les critiques qu’il essuie au parlement et décider ainsi du sort de la campagne.

Le

Le « Petit Journal » du 28 août 1896. Le supplément illustré du dimanche évoque à plusieurs reprises la défaite italienne.

La bataille d’Adoua 

Là encore, les semaines passent et l’indécision domine: les plans ne sont pas très précis, les engagements nombreux et sans grands résultats. Les Éthiopiens, au fil des mois, ont eu le temps de se renforcer, mais les deux armées souffrent de grands problèmes d’approvisionnement et de logistique. Finalement l’affrontement voulu par Crispi va se dérouler début mars 1896 à Adoua, dans la région du Tigré. La place est assez proche de la colonie italienne d’Erythrée vers où se sont retirées les forces italiennes et les renforts sont attendus d’un jour à l’autre depuis la métropole.

Baratieri a placé ses hommes sur une position plutôt bonne et facile à défendre. Il dispose de près de 18.000 hommes et 56 canons, mais sans cavalerie. Face à lui, 120.000 hommes, dont une partie non négligeable a des fusils, et 46 canons. Outre cette infériorité numérique criante, résultant d’une assez bonne concentration des forces du négus, les troupes éthiopiennes connaissent très bien le terrain et vont bénéficier d’une erreur du commandement italien.

Celui-ci a en effet dangereusement séparé ses forces déjà limitées, en trois colonnes qui se sont trop éloignées les unes des autres. Elles sont donc attaquées successivement et battues, même si les combats durent des heures et que les Italiens se défendent bien. D’ailleurs s’ils perdent près de 6000 hommes dans l’affaire, soit un tiers de leurs effectifs, ils tuent 5.000 éthiopiens et en blessent le double. De plus, ils peuvent retraiter en bon ordre vers l’Erythrée et ce n’est pas une déroute. 

Conséquences

Là ils sont rejoints par les fameux renforts arrivés d’Italie, suffisamment nombreux et armés pour dissuader Ménélik d’attaquer. Adoua n’est donc pas une catastrophe comme elle est parfois décrite, et une reprise de l’offensive avec ces troupes fraîches était tout à fait envisageable.

Toutefois, entre temps, le gouvernement Crispi est tombé et la défaite a eu des conséquences symboliques qui dépassent son propre cadre militaire. Si ce n’est pas la première fois qu’une armée européenne a subi des revers en Afrique, elle permet à Ménélik d’asseoir son autorité et de négocier en position de force avec les Italiens dont on a dit le changement de gouvernement. Celui-ci se recentre alors sur les difficultés intérieures et se tourne vers d’autres horizons.

L’Ethiopie reste donc indépendante, et ce jusqu’à la conquête réalisée en 1935-36 que nous verrons dans les semaines qui viennent.

Bibliographie utilisée (qui n’a pas pour but d’être exhaustive):

Synthèse que je trouve moyenne (beaucoup d’aspects manquent) mais utile:

-AVENEL (Jean-David) et PAOLETTI (Ciro), L’empire italien. 1885-1945, Paris, Economica, 2014, 156 p.

Pour les mutations longues et la cadre proprement italien:

-PECOUT (Gilles), Naissance de l’Italie contemporaine. 1770-1922, Paris, Armand Colin, 2004, 407 p.

Sur les armes, le matériel et les opérations, un bon fascicule Osprey:

-MCLACHLAN (Sean), Armies of the Adowa Campaign, 1896, Oxford, Osprey publishing, coll. « Men-at-arms », 2011, 48 p.

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Les Italiens et l’Ethiopie, d’Adoua à la Seconde Guerre mondiale : I) Introduction

Voici venu le temps d’ouvrir un très long dossier sur les Italiens et l’Ethiopie, qui ira de la défaite retentissante d’Adoua à la Seconde Guerre mondiale. Il sera l’occasion d’évoquer les appétits coloniaux du jeune Etat italien, la conquête sanglante du pays réalisée par Mussolini, avant de revenir sur les combats en Ethiopie alors qu’il lance son pays dans la guerre aux côtés de Berlin. Cette introduction va avoir pour but de présenter le contexte dans lequel la relation troublée entre les deux pays débute.

L’Italie, un Etat arrivé tard dans la course coloniale

Etat unitaire formé à la suite des guerres du Risorgimento, et rêvant encore de certaines terres peuplées d’Italiens (Trentin, Frioul…), l’Italie est jeune dans les années 1880, et souhaite être intégrée dans le concert des grandes puissances. Or, sans manquer d’atouts, elle porte encore à cette date de nombreuses faiblesses: une séparation assez nette entre un nord en pleine industrialisation, et à la vie culturelle bourgeoise bien vivante…  Et un sud plus rural, où les grands propriétaires et un certain archaïsme règnent encore, d’ailleurs favorisés par un certain dédain des grandes métropoles comme Turin ou Milan à son égard. De plus, l’Italie n’est qu’incomplètement industrialisée, manque de charbon et autres produits miniers essentiels des révolutions industrielles. Enfin, ses armes n’ont pas eu un succès retentissant dans des guerres comme celle de 1866 contre l’Autriche.

Les groupes dirigeants et les cercles influents proches du pouvoir cherchent donc à l’étendre pour des raisons de prestige (les grandes puissances se doivent d’avoir des colonies pour certains), augmenter ses débouchés commerciaux et accéder à des sources de matières premières. Pourtant, si la Méditerranée semble le meilleur et plus proche théâtre pour ce faire, c’est aussi une région où règne l’influence prépondérante de la France et du Royaume-Uni ainsi que celle, déclinante, de l’Empire Ottoman. D’ailleurs, Paris s’est emparée de la Tunisie au grand dam des Italiens dans les années 1880, et l’heure d’attaquer les possessions turques n’est pas encore arrivé (c’est la guerre de 1911). Il faut donc trouver une autre région.

Francesco Crispi (au centre), en 1888. C'est l'un des chantres du colonialisme italien.

Francesco Crispi (au centre), en 1888. C’est l’un des chantres du colonialisme italien.

Des visées sur la Corne de l’Afrique: 

Le repli s’effectue vers la mer Rouge et la Corne de l’Afrique: l’Italie est arrivée tard dans la course coloniale, mais ces espaces ne sont pas encore tous soumis à l’influence européenne. De plus, avec l’ouverture du canal de Suez en 1869, ces côtes s’avèrent stratégiques, notamment car situées le long de la route vers l’Inde et la Chine d’un côté et le Méditerranée de l’autre.  L’Italie achète donc des bases sur la côte d’Érythrée en 1882, et entre ainsi dans le partage de l’Afrique. Au cours des années suivantes, elle étend ses possessions par la force et la diplomatie, avec quelques déconvenues qui n’empêchent pas la progression.

Cette politique est en grande partie voulue par quelques groupes, dont des parlementaires intéressés par l’aventure de conquête, un peu comme l’informel « Parti colonial » d’Eugène Etienne dans la France de la même époque. C’est à dire qu’elle n’a pas l’assentiment de tout le pays, d’ailleurs grandement rural et très peu associé aux décisions ni même aux votes jusqu’aux réformes de Giolitti. Ces visées coloniales ne sont d’ailleurs pas plus voulues de toute la classe politique, comme dans d’autres pays. Songeons, en France, aux joutes verbales de l’époque entre Jules Ferry et Clemenceau à ce sujet…

Toutefois, c’est à la fin des années 1880 que les Italiens entrent en contact avec les chefs qui se partagent le pouvoir en Ethiopie. L’Etat est très ancien, pourtant, le pouvoir central n’y est pas toujours très bien affirmé. D’ailleurs, l’oeuvre d’unification des souverains est gênée justement par les appétits des puissances étrangères, auxquels ils doivent faire face avant de régler les problèmes internes. Pour l’heure, Rome signe un traité avec le souverain qu’est le négus Ménélik, et semble contrôler le pays.

Toujours est-il qu’au début des années 1890, Ménélik, soutenu par les Français, conteste la présence italienne. Au fil des ans, les agitations contre les Italiens augmentent et, en 1895, l’affrontement semble proche entre les deux parties…

Pièce de la colonie italienne d’Érythrée.

Pièce de la colonie italienne d’Érythrée.

Bibliographie utilisée (qui n’a pas pour but d’être exhaustive):

Synthèse que je trouve moyenne (beaucoup d’aspects manquent) mais utile:

-AVENEL (Jean-David) et PAOLETTI (Ciro), L’empire italien. 1885-1945, Paris, Economica, 2014, 156 p.

Pour les mutations longues et la cadre proprement italien:

-PECOUT (Gilles), Naissance de l’Italie contemporaine. 1770-1922, Paris, Armand Colin, 2004, 407 p.

Sur les armes, le matériel et les opérations, un bon fascicule Osprey:

-MCLACHLAN (Sean), Armies of the Adowa Campaign, 1896, Oxford, Osprey publishing, coll. « Men-at-arms », 2011, 48 p.

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Garibaldi au secours de la France, 1870-1871: V) Bilan

Derniers jours sur le front

Les derniers moments de Garibaldi sur le front sont peinés par une affaire encore mal élucidée. En fait, l’armistice a été conclu le 28 janvier avec les Etats allemands, mais il exclut précisément la zone des combats où se trouvent ses troupes. On ne sait pas encore bien si c’est une volonté de Bismarck de s’emparer de Belfort vaillamment défendue par le fameux Denfert-Rochereau, et/ou une manœuvre de certains républicains comme Jules Favre, désireux de se débarrasser du gênant patriote italien.

Toujours est-il que c’est ainsi que Garibaldi le perçoit, mais il parvient à faire retraiter ses troupes en bon ordre vers Chalon-sur-Saône, non sans un affrontement le 31 janvier, contre un ennemi venu en force. Finalement, il laisse le commandement à son fils le 11 février, après avoir été élu député dans plusieurs départements français ! C’est là l’un des derniers « combats » de son existence, puisqu’il se retire progressivement de la vie publique (mais pas totalement) jusqu’à sa mort en 1882.

Garibaldi et sa famille en 1878. Le vieux guerrier va s’éteindre quelques années après, laissant un souvenir impérissable en Italie et au-delà.

Bilan

A l’heure de faire le bilan de sa dernière campagne militaire, on ne peut qu’être impressionné par la vigueur et la ténacité de cet homme usé par les guerres et les rhumatismes. Même s’il lui a fallu souvent commander depuis une calèche, en retrait, si on l’a traité assez mesquinement en France, s’il n’a pas disposé des meilleures unités… Il a su organiser une troupe disparate et en faire un instrument de combat ayant prouvé sa valeur au feu plusieurs fois. Si son action n’a évidemment pas changé le cours de la guerre, très mal engagée par ailleurs, elle offre quelques beaux faits d’armes et, on l’a vu, a suscité une vive colère de Bismarck.

Il n’en reste pas moins que son souvenir est perpétué en France par quelques associations à l’heure actuelle. De plus, les images et plaques que j’ai pu vous montrer témoignent de la mémoire encore présente de son engagement aux côtés des Français pendant l’une des guerres les plus désastreuses de leur histoire, et ce malgré ses démêlés passés avec les soldats de Napoléon III.

Bibliographie utilisée (qui n’a pas pour but d’être exhaustive):

-MILZA (Pierre), Garibaldi, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2014, 731 p.

On trouvera un récit d’époque de Bordone, proche de Garibaldi, sur Gallica:

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64723408.r=

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