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Paris romantique, 1815-1848: critique et aspects militaires de l’exposition (Petit Palais)

Ma critique de l’exposition

Le contexte

Finalement assez mal connu des Français, hormis la période napoléonienne, le XIXe siècle revient sur le devant de la scène depuis plusieurs années et c’est tant mieux. Les expositions se multiplient, comme celle consacrée au Second Empire à Orsay il y a quelques années, les nouveaux programmes scolaires du lycée lui font honneur, la recherche scientifique est en plein renouvellement etc. Particulièrement intéressé par ce siècle qui est aussi celui de mes recherches personnelles (avec le début du XXe), c’est donc avec joie que j’ai accueilli la nouvelle de la tenue de Paris romantique 1815-1848 au Petit Palais et au musée de la vie romantique (jusqu’au 15 septembre 2019). Si le choix des dates paraît assez restreint pour évoquer un phénomène complexe et multiforme comme le romantisme, on est évidemment frappé par leur pertinence: de la chute de Napoléon à celle de Louis-Philippe. Entre ces deux bornes, la France a connu de multiples bouleversements politiques, culturels et sociétaux dont l’influence se fait encore sentir aujourd’hui et, il faut bien le dire, les événements majeurs sont à l’époque parisiens, dans une France bien plus centralisée que de nos jours. Non pas qu’il ne se passe rien dans les autres villes, où la création culturelle peut être riche, ni dans les campagnes où vivent alors la majorité des Français (jusqu’en 1931 rappelle l’INSEE) mais le ton est donné par la capitale. M’attendant à voir surtout des explications sur le contexte littéraire de ces années, j’ai voulu en savoir plus et ai finalement vu une manifestation culturelle bien plus large que cela.

Les pièces présentées

Après s’être acquitté du droit d’entrée fort cher (13 euros !), ce qui entretient le débat autour de l’accès à la culture… on oublie finalement vite l’écot dû, tant la richesse de l’exposition frappe. Elle est assez logiquement chronologique et les salles évoquent avec justesse les changements de souverains et de régimes. Le Paris de 1814 et 1815, rempli de troupes alliées ayant vaincu Napoléon n’aura plus de secrets pour vous, non plus que le mobilier de l’époque de la Restauration et de la monarchie de Juillet. La mode n’est pas oubliée, avec des habits et accessoires fort bien présentés, ni l’architecture avec l’évocation du palais des Tuileries ou de la cathédrale Notre Dame. Caricatures et tableaux foisonnent, évidemment.

Les principaux arts sont donc bien représentés, et de nombreux tableaux moins connus présentant les familles royales successives sont d’un grand intérêt car il faut bien dire que l’entourage de Louis XVIII ou Charles X nous sont moins familiers que celui de Napoléon. Au milieu de l’exposition, la reconstitution d’un Salon, exposition annuelle de peintures et de sculptures est d’un intérêt majeur et permet de rappeler que les œuvres que nous voyons avec parfois deux cents ans de distance ont été un jour contemporaines et vues par des gens de l’époque. Cela permet de relativiser la notion même d’art contemporain, tant le mot est chargé de sens différents et souvent contradictoires. Les révolutions de 1830 et de 1848 ne sont pas en reste, sans parler de la création littéraire et musicale de l’époque. On appréciera d’ailleurs grandement le fait que l’exposition présente des pièces moquant les Romantiques: ils n’ont pas fait l’unanimité à l’époque !

Au final, on y passe facilement près de deux heures et l’on peut poursuivre la visite par celle des collections permanentes du musée, elles, gratuites et de l’autre volet au musée de la vie romantique. Il n’y a là que quelques salles mais intéressantes sur la presse, les salons littéraires et les caricatures des écrivains de l’époque. Je regrette juste un usage assez restreint du numérique : des cartes animées du Paris en révolte auraient été utiles, ainsi que plus d’extraits musicaux des opéras cités, de plus, la Révolution de 1848 est juste citée. Dans les deux cas je n’ai pas été étouffé par l’affluence, qui risque de croître les derniers jours.

Photos de l’auteur, illustrant les aspects militaires de l’exposition

Les sites de l’exposition:

http://www.petitpalais.paris.fr/expositions/paris-romantique-1815-1848

http://museevieromantique.paris.fr/fr/les-expositions/paris-romantique-1815-1848-les-salons-litt%C3%A9raires

Horace Vernet: « La barrière de Clichy, défense de Paris le 30 mars 1814 ». Peintre militaire bien connu, Vernet illustre ici la défense de Paris en 1814. La garde nationale, assez peu expérimentée livre des derniers combats, là contre les troupes russes avant la capitulation de la ville signée par le maréchal Marmont. Pour son rôle controversé, on lira avec intérêt la biographie de Franck Favier à ce sujet (lien plus bas vers ma critique).

Détail.

Dessin de Carle Vernet gravé par Debucourt en 1815. S’inscrivant dans une longue tradition, ces représentations étaient vendues à la pièce ou reliées. Elles permettaient de mieux connaître les habits civils et militaires de l’époque considérée. Il s’agit ici d’un officier anglais et d’un écossais.

« Les petits patriotes » d’Auguste Jeanron (1830). Ce tableau est à voir en parallèle du fameux « La liberté guidant le peuple » de Delacroix. Les gamins de Paris sont là moins héroïques, en haillons. Le peintre se battit sur les barricades des « Trois glorieuses ».

Célèbre tableau de Léon Cogniet « Les drapeaux » de 1830. Le drapeau blanc de la monarchie devient progressivement bleu-blanc-rouge à mesure que progressent les « Trois Glorieuses » et que le sang est versé.

Hippolyte Lecomte, « Combat de la porte Saint-Denis » (1830). Le peintre, plutôt paysagiste, montre là un épisode de la révolution du côté des insurgés, moins bien équipés que les troupes royales que l’on voit au fond. Certains civils ont récupéré des effets militaires.

Ce tableau de Lecarpentier présenté au salon de 1831 (« Épisode du 29 juillet 1830, au matin ») présente les combats au pied du Louvre que l’on aperçoit en arrière-plan. Il est clairement allégorique: les insurgés fouillent les gibernes des soldats morts pour leurs cartouches et repoussent l’argent, jusque-dans le caniveau !

Détail. L’homme à gauche a pris un bonnet de police à un soldat.

Girodet, connu pour son portrait de Chateaubriand, peint ici le général vendéen Cathelineau vers 1824. C’est caractéristique d’une Restauration qui remet à l’honneur ces hommes, fait faire des tableaux des aspects plus réussis du règne de Louis XVI comme l’exploration maritime… Voir ce tableau par exemple : https://www.histoire-image.org/fr/etudes/expedition-perouse

Nous retrouvons Vernet qui représente ici la Pologne vaincue en 1831. L’aigle est bien sûr russe, qui écrase le patriote polonais. Depuis 1815, le tsar est aussi roi de Pologne, partagée avec la Prusse et l’Autriche depuis 1795 (malgré l’épisode napoléonien).

A l’instar de la Restauration qui vante ses héros, la monarchie de Juillet fait des tableaux sur le passé. A la fois sur Louis XVIII (1), Napoléon et la Révolution, Louis-Philippe essayant avec peine de faire la synthèse à son profit. Le peintre Schnetz a là été choisi pour représenter les combats devant l’hôtel de Ville en 1830 (1833). Le tableau devait orner l’hôtel de Ville de Paris mais ne fut finalement pas accroché. 1: voir cette toile commandée en 1841, https://www.histoire-image.org/fr/etudes/louis-xviii-instauration-monarchie-constitutionnelle

Pour en savoir plus sur cette époque:

-ANTONETTI (Guy), Louis-Philippe, Paris, Fayard, 1994, 992 p.

-LEVER (Evelyne), Louis XVIII, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2012, 608 p.

-WARESQUIEL (Emmanuel de), Histoire de la Restauration. 1814-1830, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2002, 512 p.

Ma critique du Marmont de Franck Favier:

Marmont – Le maudit

Liens:

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Mes articles pour la Gazette du wargamer 

La guerre des rues au XIXe siècle, I sur II.

Le combat n’est pas un mais multiple: contre un ennemi extérieur ou intérieur, de jour ou de nuit, défensif ou offensif… Mais il est aussi fonction du terrain: en rase campagne ou en milieu difficile, il n’est pas le même. C’est dans cette dernière catégorie que l’on peut classer l’affrontement urbain, très présent durant le « siècle des nationalités »

Les forces en présence:

Pourquoi le fut-il? Essentiellement  car ces années ont été témoins de grandes révolutions et agitations urbaines, liées en partie à l’accroissement de la population dans ces zones rendues attractives, du fait de l’industrialisation. On parle par exemple (en France) des émeutes de 1832 et 1834, des révolutions de 1830 et 1848 voire même de l’opposition au 2 décembre 1851 (il y eut des barricades), ainsi que la Commune de Paris, évidemment. Outre la capitale, les grandes villes connurent elles aussi des troubles, comme Lyon. L’affaire ne se limite pas à la France: Varsovie, la Hongrie ou Milan connaissent ce type de soulèvement à la même époque. Ils sont d’ailleurs la crainte générale des gouvernements européens. C’est bien connu, les puissants ont finalement souvent peur de ceux qu’ils dirigent, de leur grogne. Chateaubriand, en visite à Londres , l’entend clairement dire sur place par le premier ministre à qui il vante les mérites du gouvernement à l’anglaise!

Si  le peuple des villes est encore en partie composé du vieux fond des artisans, héritiers des corporations et autres guildes, dont l’esprit ne s’est pas tout à fait perdu, dont le souci de respectabilité est réel et le niveau de vie acceptable… Le temps leur ajoute de nouvelles couches: essentiellement des gens tirés de leurs campagnes. Beaucoup ne sont pas qualifiés et ont évidemment du mal à s’intégrer. Enfin, on trouve ceux qui vivent de travail temporaire, parcellaire, d’expédients divers. Le mélange peut être explosif, on s’en doute. Surtout si les principes républicains, socialistes etc. se surajoutent (la majorité de l’Europe vit sous des régimes monarchiques plutôt forts). La dernière catégorie de gens fournit en effet une masse de manœuvre utilisable par ceux qui déclenchent les révoltes, mais n’y meurent généralement pas. En fait, l’idée qui court est que le peuple n’est pas un, mais deux, ce que dit bien Disraéli (premier ministre britannique sous Victoria): sa fraction la plus basse diffère de l’autre, c’est elle qu’il faut surveiller car elle est dangereuse. En France, Thiers parle même d’eux comme étant une « vile multitude ».

Horace Vernet. « La barricade de la rue Soufflot » durant les journées de juin 1848, qui renversent la monarchie de Juillet. Crédit photo: wikipedia.

C’est d’autant plus dangereux qu’il n’y a pas de force de police permanente une bonne partie du siècle: quelques sergents de ville et autres services de sûreté en France, mais guère plus. Londres n’a, elle, rien du tout pour agir contre les émeutes, elle est donc la ville du crime par excellence: les gares et leurs abords sont remplies de pickpockets (le mot vient d’ailleurs d’Angleterre) Jack l’Éventreur sévit etc… Reste donc l’armée en cas de trouble majeur, seul moyen de lutter contre le soulèvement de la rue.
Mais celle-ci a horreur de se battre en ville. En effet, avant les grands travaux d’urbanisme (comme le Paris d’Haussmann), les rues sont encore moyenâgeuses: c’est-à-dire généralement étroites et tortueuses, où il est facile de dresser des barricades. Il faut donc occuper la place rue par rue, maison par maison. Un cauchemar que rappelle de Vigny dans Servitude et grandeur militaires!
De plus, il est assez facile aux gens de s’armer: un bon nombre fait par exemple partie de la Garde Nationale et possède un fusil. Les balles sont facile à fondre (du moins tant qu’on ne passe pas aux cartouches métalliques, dans la deuxième moitié du siècle) et la recette de la poudre est connue. Enfin, nul besoin d’avoir une organisation tactique très poussée, à la différence d’une bataille en rase campagne: on tient des barricades, point. Contre cela, même les meilleurs soldats, les plus manœuvriers et coriaces peuvent être écrasés: une pierre tue assurément un homme si elle est lancée depuis un toit par exemple. Les Anglais en firent les frais durant leur expédition à Buenos-Aires en 1806-1807 et ils durent rembarquer. D’ailleurs les soldats n’estiment rien avoir à gagner dans ce genre de combat; remporter une médaille dans ce type d’affronterment contre ses compatriotes ne constitue pas matière à se vanter. Les troupes en garnison dans une ville sont en fait rapidement assaillies, leurs communications coupées, les cas de désertion voire de fraternisation avec les insurgés courants. Ils sont toutefois limités par le fait que les soldats sont souvent des paysans (pas les zouaves en France, toutefois) avant l’avènement des services nationaux, ils ont donc peu d’affinités avec les citadins. Ainsi, en 1830 (au moment des troubles contre Charles X), l’armée évacue Paris. De même, en février 1848, Louis-Philippe n’ose pas faire donner la troupe et les généraux sont peu empressés à se battre. Les combats de rue ne datent, pour l’essentiel, que des « journées de juin » de la même année

Delacroix, « La liberté guidant le peuple », symbole de la Révolution de 1830 qui chasse Charles X.

Bibliographie:

-Cours de master

Histoire militaire de la France, t. 2 de 1715 à 1871, sous la direction de Jean Delmas, Paris, PUF coll. « Quadrige », 1997, 627 p.

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