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La bataille de Caporetto: V) Les conséquences et le mythe

Je l’ai dit la dernière fois: la rupture du front suite à la bataille de Caporetto ne signifie pas la défaite de l’Italie. Elle parvient à stabiliser la ligne des combats, notamment le long du fleuve Piave qui devient bientôt légendaire et personnifié, l’objet de chansons et de dessins. Les Austro-Allemands ne parviennent pas à le franchir et sortir l’Italie, soutenue par des troupes de l’Entente, de la guerre. En novembre 1918, la très belle victoire de Vittorio Veneto marque même la revanche des Italiens qui vainquent Vienne avant le fameux 11 novembre  (soit le 4), dont j’ai pu souligner ailleurs la relativité (1). Toutefois, tout ceci nous éloigne de Caporetto proprement dit. Il nous reste donc à analyser les conséquences de la bataille et le mythe qui l’entoure.

Mémorial en l’honneur des combattants italiens à Caporetto. Aujourd’hui Kobarid en Slovénie. Photo de l’auteur (avril 2019).

A qui la faute ?

Dès 1918, le caractère exceptionnel de la bataille de Caporetto est remarqué. On se demande comment pareille catastrophe a pu être possible, qui en est responsable et ce qu’elle révèle de profond du caractère de l’Italie en guerre.  Une commission d’enquête militaire publie ses longues conclusions à l’été 1919: trois denses volumes de cartes, témoignages, d’analyses. Le matériau fourni est remarquable de qualité, et offre encore aujourd’hui à l’historien des centaines de relations des faits, de première main.

Toutefois, si les accusations à l’égard de Cadorna sont confirmées, la plupart des autres généraux, qui ont entre-temps progressé dans la hiérarchie militaire, sont plutôt épargnés, comme Badoglio. Or, on a vu que les responsabilités étaient plus collectives qu’autre chose. De plus, avec l’arrivée du fascisme au pouvoir en 1922, toute la lumière n’est pas faite sur l’événement. Si ce mouvement politique hait la défaite, il essaie aussi de récupérer pour lui les officiers et de redonner du lustre aux soldats des tranchées, dont une partie est tombée dans la pauvreté après la démobilisation. Ainsi, Mussolini veut clore rapidement cette histoire de Caporetto et passer à autre chose !

Cette vision des choses n’est pas du goût de tous les penseurs de l’époque, comme le jeune écrivain Curzio Malaparte, vétéran de la guerre qui publie un court texte dénonçant une tuerie inutile et dévoreuse d’hommes. C’est le pamphlet Viva Caporetto ! , publié dès 1921, et  rapidement censuré. Écrit de jeunesse d’un homme qui se rapproche par la suite du fascisme, c’est un bel exemple de dénonciation de la guerre, enfin traduit en français en 2012:

« Quelques ponts, noirs de fuyards et de chariots, sautèrent d’un seul coup [pendant la retraite italienne]. Le fleuve en crue emporta hommes, bêtes et équipages. Le hurlement de la foule restée sans issue sur la rive gauche couvrit le hurlement des eaux tourbillonnantes. Haute dans le ciel, s’élevait la flamme des incendies. La foule riait de terreur. »

MALAPARTE (Curzio, Viva Caporetto !, Paris, Les belles lettres, coll. « Mémoires de guerre », 2012, 130 p. (2)

Chasseurs alpins français venus en renfort fin 1917, à Pederobba. Musée de la grande guerre de Cividale. Photo de l’auteur (avril 2019). https://www.cividale.com/it/museo_della_grande_guerra

Une mémoire qui ne prend pas fin 

La mémoire de Caporetto est loin de finir avec ces censures de Malaparte. Elle sert de prisme pour revoir l’histoire italienne passée et à venir. Ainsi, au moment de la chute du fascisme en 1943, des auteurs ne manquent pas de faire un parallèle avec 1917 et d’affirmer que ce n’est pas la première fois que les Italiens fuient, alors que les faits montrent évidemment que c’est plus complexe. Ce combat devient pour les uns le symbole d’une lâcheté du peuple italien, et pour les autres le modèle d’une guerre inutile envoyant à la mort des jeunes hommes qui n’ont rien demandé. Les cristallisations sont évidentes au moment du cinquantenaire de la bataille en 1967 et le révélateur d’un certain mal-être. Des non-historiens s’emparent du phénomène, pour une lecture souvent politique et passionnée des faits, qui nuit évidemment à leur compréhension.

Toutefois, d’autres événements et périodes ont envahi le champ mémoriel italien ces dernières décennies, et Caporetto passe un peu au second plan. Peu d’études ont été publiées depuis les 80 ans de la bataille, mais on notera que les historiens ont écrit en utilisant des sources austro-hongroises pour mieux comprendre les faits. Aujourd’hui, leur écriture scientifique est accomplie et on se référera à la biographie citée. Il n’en reste pas moins que le nom de Caporetto continue d’évoquer une terrible défaite dans le paysage mental de beaucoup d’Italiens, même si peu ont lu des ouvrages sérieux sur le sujet.

La leggenda del Piave, chanson de 1918 évoquant largement l’importance du fleuve et citant nommément Caporetto.

Bibliographie consultée (sans but d’exhaustivité):

L’essentiel des livres est sans surprise en italien. Je conseille la lecture de Giorgio Rochat à ceux qui maîtrisent cette langue, il est très facile d’accès, plus que son collège Isnenghi à mon sens (voir qui a écrit quel chapitre en table des matières). Le deuxième livre est une histoire-bataille à l’ancienne, fouillée, bien illustrée et coordonnée par le service historique militaire italien.

-ISNENGHI (Mario) et ROCHAT (Giorgio), La grande guerra, Bologne, Il mulino, 2014 (4e édition), 586 p.

-GASPARI (Paolo), « La battaglia di Caporetto il 24 ottobre 1917 » dans La grande guerra italiana. Le battaglie, Udine, Gaspari, 2015, 255 p.

(1) Voir les articles sur la Belgique entre 1914 et 1918

(2): https://www.lesbelleslettres.com/livre/2537-viva-caporetto

Exposition « FRANCE-ALLEMAGNE(S) 1870-1871. LA GUERRE, LA COMMUNE, LES MÉMOIRES » aux Invalides

Jusqu’au 30 juillet se tient une magnifique exposition aux Invalides. Elle est consacrée à la fois à la guerre méconnue de 1870-71 à la Commune et aux mémoires contrastées de ces évènements. Plus de 300 objets venus de très nombreux musées français et étrangers permettent de retracer avec précision les faits: des photographies d’époque numérisées, des tableaux rarement vus en France, des mannequins et même quelques raretés comme la mitrailleuse française Bollée, invention d’un habile créateur. Le numérique vient compléter efficacement l’ensemble avec des cartes animées et une modélisation 3D des principaux canons de l’époque. Très utile pour voir comment ils tiraient !

J’ai passé plusieurs heures avec un grand intérêt dans les salles consacrées à l’exposition. Les pièces sont vraiment bien mises en valeurs, les textes utiles et le fait qu’une grande exposition à Paris vienne parler de ces évènements, qui plus est dans un musée national, est une très bonne chose.  En effet, ils restent peu connus du grand public et moins médiatiques que d’autres conflits. La présentation du traitement mémoriel de ces faits, après qu’ils se soient déroulés (traces dans la littérature, procès des communards…) vient compléter utilement une manifestation déjà dense. A voir ! Voici déjà quelques clichés pour vous donner envie. 

Le site de l’exposition:

http://www.musee-armee.fr/expoFranceAllemagnes/

http://www.musee-armee.fr/programmation/expositions/detail/france-allemagnes-1870-1871-la-guerre-la-commune-les-memoires.html

Emil Hünten, La bataille de Sadowa, 1885. Là est brisée l’ambition autrichienne de toujours peser sur les affaires allemandes. A ce sujet, voir: https://www.youtube.com/playlist?list=PLx0hYD1JPK2wb71Cuu-oDjOicHqakxGro Photo de l’auteur. Toile conservée au Berlin deutsches historisches museum : https://www.dhm.de/

Détail du tableau précédent. Le drapeau ennemi est présenté comme trophée. Photo de l’auteur.

Adolph Menzel, Départ du roi Guillaume Ier pour l’armée le 31 juillet 1870. Photo de l’auteur. Peu connu de ce côté-ci du Rhin, ce tableau présente le départ pour l’armée de ce roi qui est avant tout un militaire. Toile conservée à la Alte Nationalgalerie de Berlin. http://www.smb.museum/museen-einrichtungen/alte-nationalgalerie/home.html

Edouard Detaille, Combats à Villejuif, siège de Paris, 1870 (Musée d’Orsay). Ce tableau présente un combat en banlieue lors du siège très dur de la capitale. Detaille, qui s’est représenté avec une brouette, est l’un des plus grands peintres de ce conflit auquel il a participé, avec son ami artiste lui aussi, de Neuville. http://www.musee-orsay.fr/

Etienne-Prosper Berne-Bellecourt, Pièce d’artillerie lourde française au siège de Paris, 1872 (Musée de l’Armée). Durement bombardée par les Allemands, la place forte de Paris réplique tout de même. La capitale contient notamment de lourdes pièces de marine venues des ports et arsenaux, ainsi que des batteries flottantes sur la Seine. Photo de l’auteur.

Eugen Adam, La montée des couleurs allemandes au fort de Vanves le 19 janvier 1871. Nous sommes peu après l’armistice et les forts français sont remis aux troupes adverses. Le peintre représente ce moment. Photo de l’auteur.  Le tableau est conservé au Bayerisches Armeemuseum d’Ingolstadt https://www.armeemuseum.de/fr/

L’étonnante mitrailleuse Bollée, qui ressemble en partie à celle de Reffye pour son fonctionnement. Au sujet des canons à balles de cette guerre, voir: https://rha.revues.org/6765 Photo de l’auteur.

Les troupes d’Afrique participent activement à cette guerre et se battent bravement. Jules Monge a représenté en 1884 un Clairon de turcos [surnom des tirailleurs algériens] blessé. A ce sujet, voir leur chant et la bande dessinée « L’homme de l’année 1871 » : https://www.youtube.com/watch?v=LaSSXFI2o4c Toile conservée au Musée de l’Armée.

Tableau extrêmement célèbre d’Alphonse de Neuville (1873) consacré à la maison de la dernière cartouche à Bazeilles, où il est conservé. Là les troupes de marine opposèrent une farouche résistance aux forces adverses. Le musée: http://www.maisondeladernierecartouche.com/fr/ Photo de l’auteur.

Tableau d’Edouard Detaille de 1873 (Musée d’Orsay), Le Bourget. 30 octobre 1870. On voit un blessé français sortir d’une église après de durs combats. http://www.musee-orsay.fr/

Tableau très frappant d’Auguste Lançon: « Morts en ligne » de 1873. Les Allemands sont alignés, indifférents aux morts français au premier plan. Photo de l’auteur. Oeuvre conservée au musée de Gravelotte: https://www.tourisme-lorraine.fr/a-voir-a-faire/visites/musees/838142781-musee-de-la-guerre-de-1870-et-de-lannexion-gravelotte

Allégorie bien connue de Meissonier, Le siège de Paris de 1884 (musée d’Orsay). Les différentes troupes participantes à ce siège s’y voient bien, encadrant la figure de Paris. Photo de l’auteur. http://www.musee-orsay.fr/

Détail. On voit bien les marins. Leur présence est rappelée dans une chanson interprétée à l’époque, Passant par Paris : https://www.youtube.com/watch?v=0uUvp6Vpx5E Informations et fichier disponibles sur le site de la Promotion Cazeilles de Saint-Cyr: http://tdm.vo.qc.ca/stcyr/

Détail du Panorama de la bataille de Woerth d’Otton von Faber du Faur (1881), conservé au Bayerisches Armeemuseum d’Ingolstadt https://www.armeemuseum.de/fr/ C’est l’un des affrontements les plus sanglants du début de la guerre, le long des frontières. Photo de l’auteur.

Pour en savoir plus:

Les vidéos que j’ai consacrées au sujet, bibliographie en description:

https://antredustratege.com/2013/06/20/playlist-la-guerre-de-1870-71/

Mes articles sur l’intervention de Garibaldi aux côtés de la France en 1870-71:

https://antredustratege.com/2016/02/04/garibaldi-au-secours-de-la-france-1870-1871-i-introduction/

https://antredustratege.com/2016/02/17/garibaldi-au-secours-de-la-france-1870-1871-ii-en-route-pour-les-vosges/

https://antredustratege.com/2016/02/28/garibaldi-au-secours-de-la-france-1870-1871-iii-larmee-des-vosges-sorganise/

https://antredustratege.com/2016/03/20/garibaldi-au-secours-de-la-france-1870-1871-iv-les-combats/

https://antredustratege.com/2016/04/04/garibaldi-au-secours-de-la-france-1870-1871-v-bilan/

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Le Frioul et la mémoire de la Première Guerre mondiale en Italie (1915-1918)

Pour moi aussi ce sont les vacances, d’où mes passages moins fréquents en ce moment. Avant de terminer (promis) ce qui a été commencé sur l’époque napoléonienne, quelques photos des lieux de mémoire italiens en Frioul.

En effet, c’est ici que se déroula l’essentiel des combats de 1915-1918, front trop peu connu de ce côté-ci des Alpes et dont nous allons fêter le centenaire cette année (24 mai 1915). Les Italiens laissèrent tout de même 600.000 hommes sur le terrain dans des conditions de combat difficiles (montagnes…), contre un adversaire coriace. On parle là des batailles de l’Isonzo, dont Caporetto, de Vittorio Veneto etc.

Ce bilan particulièrement lourd pour l’Italie explique la création de grands cimetières militaires sous le régime fasciste. En effet, Mussolini, avant et après avoir pris le pouvoir, exploita largement la mémoire du premier conflit mondial, tout en rendant hommage aux victimes. Monumentalité de l’époque oblige, ils sont encore parmi les plus grands au monde actuellement et sont assez écrasants pour le visiteur. Je vous conseille de les visiter et de faire les musées militaires attenants, notamment ceux bien fournis de Gorizia et de Re di Puglia.

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Le sanctuaire d’Oslavia, à deux pas de la Slovénie.

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Détail.

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Ici reposent 12000 inconnus.

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Re di Puglia… Rendez-vous compte de l’étendue !

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Écrasant… Détail de l’escalier: « Présent, présent, présent »… Avec les noms des tués.

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Détail.

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Monument d’Udine.

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En entier.

 

 

Pour en savoir plus, une chanson très célèbre en Italie sur la Première Guerre mondiale. D’une rare force.

Mon dernier article sur Caporetto :

http://www.wargamer.fr/la-bataille-de-caporetto-a-travers-to-end-all-wars/

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Mon article dans le 2e guerre mondiale d’avril-mai sur l’armée belge -en kiosque le 8: page 56-68.

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