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La guerre de Grenade ou révolte des Morisques (1568-1570) III sur III.

La réaction espagnole:

Quelle fut la réponse espagnole à ces évènements ? Tout d’abord, Madrid pratiqua une certaine forme d’insouciance, ne croyant pas la révolte très importante. Il faut attendre janvier 1569 pour voir arriver des galères patrouiller sur la côte Andalouse, par crainte des pirates. Longtemps, les effectifs dévolus à la lutte contre la rébellion sont squelettiques : 1500 à 1600 hommes tout au plus. Cette faiblesse ne les empêche pas d’être actifs et le commandement les envoie se battre dans la montagne en plein hiver, sans que la chose ne tourne d’ailleurs en catastrophe. Ce point est assez peu courant à l’époque pour qu’on le cite. Un deuxième fait sensible est, pendant de longs mois, l’absence d’une unité de commandement espagnole.  Il y a en fait deux chefs, et les autorités de Grenade ont aussi leur mot à dire. Finalement, Philippe II unifie le commandement sous l’autorité de Don Juan d’Autriche, son demi-frère. Les problèmes ne disparaissent pas pour autant car il n’a tout d’abord aucune marge de manœuvre et est chaperonné par Madrid, qui ne tient d’ailleurs pas à ce qu’il s’expose de trop. Quant aux letrados, les éduqués issus de la haute bourgeoisie, ils jalousent la noblesse, se veulent plus rigoureux et radicaux qu’elle. Au milieu de l’année 1569, la donne commence à être bouleversée : les Espagnols disposent désormais de 30.000 hommes, ce qui n’est pas rien pour l’époque. C’est d’ailleurs la première fois que des troupes venues d’Italie et formées à la guerre conventionnelle se battent dans ce genre de conflit, qu’elles ne connaissent pas. Don Juan veille à ce que ses hommes s’adaptent et soient payés en temps et en heure, pour maintenir la discipline.

Don Juan d’Autriche, bon militaire qui mena avec succès ses troupes contre les Morisques.

Grenade prise pour cible:

L’idée fait son chemin que  le cœur de la rébellion est à Grenade, où il faut sévir. On décide donc d’expulser les Morisques de la ville. En 1569, 10.000 personnes sont déplacées sous escorte. Cette opération tourne à la « marche de la mort », du fait de la chaleur et des violences des soldats. On cherche ensuite à tarir les sources de ravitaillement des Morisques par des actions de destruction : « fuego y sangre ». L’hiver n’arrête pas les combats et Don Juan, enfin libéré de la tutelle de Madrid, lance une vraie campagne à la mauvaise saison, avec succès. Trois mille Morisques sont tués et 8.000 autres réduits en esclavage. A l’antique, on rase une place-forte récalcitrante et on y sème du sel. Très lettrés, les officiers espagnols connaissaient en effet très bien l’Antiquité. Au début de cette année 1570, deux choix se présentent : doit-on traquer et affamer les bandes en ravageant le pays ? C’est long et coûteux… La deuxième possibilité est de pratiquer des chocs frontaux meurtriers, d’accrocher l’ennemi et en tuer le plus possible. C’est cette deuxième option qui est retenue, même si les redditions sont toujours acceptées. Le grand problème est qu’il n’y a pas d’interlocuteur à qui s’adresser car les chefs sont divisés. De plus, des livraisons régulières d’Afrique du nord entretiennent le feu de la révolte. Après une première trêve, des irréductibles reprennent les armes en mai 1570 et il faut attendre la fin de l’été pour les réduire définitivement, beaucoup s’enfuyant en Afrique. Pour éviter une troisième révolte, l’on décide de pratiquer à grande échelle ce qui avait été  choisi pour Grenade : expulser tous les Morisques de la province. Le secteur montagneux est trop dangereux pour qu’on se risque à faire autrement. On parle là de 80.000 personnes tout de même. Ce déplacement brutal  n’a fait que transplanter ailleurs le problème, l’étendre, et la méfiance va croître là où les Morisques furent envoyés.

Philippe II d’Espagne. Il prend la décision grave d’expulser tous les Morisques d’Espagne, sans faire de différence entre ceux qui se sentaient Espagnols (dans les limites du sentiment national de l’époque qui n’est pas celui du XIXe siècle) et les autres.

Conclusion: 

Nous avons donc le cas d’une contre-insurrection réussie, même si les moyens furent longtemps limités et les prises de risque importantes. La désunion des Morisques fut naturellement l’une de leurs plus grandes faiblesses. Quant au caractère limité de l’aide extérieure, il ne faut pas l’oublier : le sultan est occupé à Chypre et les Barbaresques se contentent d’engranger des bénéfices. Après 1570, il n’y eut plus de révolte locale, mais l’on craignait toujours ces populations, même déplacées. Ainsi, dès 1582 naquit le projet de les expulser définitivement de toute l’Espagne. Philippe II rejette cette idée radicale, mais Philippe III l’admet en 1608. L’affaire eut lieu entre 1609 et 1614. Si l’on se posa d’abord la question, les gens baptisés  furent même du lot… 
Source: conférence donnée sur la question par le professeur Olivier Chaline.

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La guerre de Grenade ou révolte des Morisques (1568-1570) II sur III.

La révolte éclate…

L’insurrection sur le point de se déclencher va donc se dérouler dans une zone essentiellement accidentée, de 80 km de long sur 30 de large. Les Morisques sont capables d’y vivre dans une forme d’autarcie, notamment grâce à leurs cultures en terrasse. Le tout débouche sur une côte rocheuse peu facile à surveiller et soumise aux infiltrations barbaresques (c’est ainsi que l’on appelle alors l’Afrique du Nord: les côtes de Barbarie).
Tout commence par deux actions simultanées, mais non liées. La première consiste en le massacre de voyageurs suite à leur action de pillage des locaux. La seconde se déroule à Cadiar, où 50 arquebusiers sont massacrés chez l’habitant. La nouvelle de ces troubles parvient à Grenade le 26 décembre, sans que cela ne soulève tout d’abord une grande émotion. Pourtant, un certain Ben Farax a pour projet de soulever la ville, important symbole du pouvoir, notamment du fait de la présence des tombeaux des rois espagnols. Son initiative est un échec, car le quartier morisque ne le suit pas. Malgré tout, les choses s’accélèrent avec la nomination d’un roi des Morisques. Cet homme faisait pourtant partie des notables de Grenade et avait même un nom chrétien, Fernando de Válor y Córdoba. Cette proclamation n’est pas anodine car sa famille se revendique de l’ancienne branche régnante de Grenade, déchue en 1492. Son oncle est nommé capitaine général, sorte de chef de l’armée (mais il n’eut jamais une grande autorité sur les bandes morisques). L’un des grands espoirs de la rébellion qui prend forme est, on l’a vu, de prendre Grenade, espoir qui ne fut jamais atteint. On pense en fait que les Espagnols avaient été plus ou moins avertis de ce qui se tramait, notamment par le biais d’un jésuite. Les Morisques comptent aussi sur l’aide extérieure. Celle-ci exista, mais non sans arrière-pensée de la part des Barbaresques, toujours à l’affût d’une opportunité. On les vit donc profiter de la guerre pour vendre des esclaves, récolter le fruit de pillages d’églises…

Rocroi, 1643, Condé écrase les tercios. C’est la fin d’un monde et de leur domination des champs de bataille. Constitués à la fois de piquiers et de tireurs (de plus en plus nombreux), ils peuvent faire feu et se défendre de la cavalerie. Ils sont indissociables de la puissance espagnole.

Et s’étend:

Les villages de montagne, plutôt peuplés, constituent autant de forteresses. Dans ce genre de guerre, l’avantage va à celui qui connaît et maîtrise le terrain. Si c’est le cas des rebelles, ceux-ci sont peu armés et n’importe quelle place un tant soit peu défendue leur échappe. Le contrôle des ponts, cols et routes n’est pas non plus à négliger. La rébellion s’étend et gagne l’ouest de la région. Toutefois, dès 1569, des tercios (l’excellent infanterie espagnole, détrônée par le Grand Condé à Rocroi) arrivent sur place, depuis Naples où ils ont été levés. La révolte a alors atteint son maximum, elle va de Malaga à Huescar. L’arrivée des troupes régulières espagnoles fait que les combats dégénèrent en une vraie guerre. Les bandes morisques peuvent atteindre plusieurs milliers d’hommes voire se regrouper, pour former des ensembles allant jusqu’à une demi-douzaine de milliers d’hommes. Toutefois ces rassemblements sont souvent limités, car les chefs ne sont pas unis. Si la population est impliquée, le nombre de combattants demeure limité,  même si jusqu’à 4000 hommes ont pu venir de l’extérieur. En fait, il n’y eut pas de débarquement ottoman en force. Constantinople ne vit pas la chose au-delà d’une diversion dans sa stratégie générale.
Très vite, la guerre prend un caractère inexpiable des deux côtés : dès juin 1569 des populations chrétiennes sont mises à mort, avec des raffinements de cruauté, lors de parodies sanglantes de baptêmes. A cette violence, répond une violence des Espagnols qui pillent et violent. L’effondrement de l’autorité royale morisque donne le signal que tout est permis. Bientôt, tout appel au pardon, à la raison, reste sans écho et ce d’autant plus que l’implication de la population morisque apparaît comme de plus en plus évidente au fil du temps. Une de leur grande faiblesse reste leur division, malgré la présence d’un roi. Bien vite, les chefs se montent les uns contre les autres, se jalousent. De plus, beaucoup sont incompétents en matière militaire. Ainsi, le fameux roi des Morisques est retrouvé étranglé en octobre 1569. Il se serait déclaré chrétien peu avant sa mort  (et ce n’est pas totalement exclu), ce qui lui aurait valu son sort. Le chef des Espagnols, Don Juan d’Autriche, le fait d’ailleurs inhumer dans un cimetière chrétien. Si son fils lui succède, il finit de la même manière que lui…

Source: conférence donnée sur la question par le professeur Olivier Chaline.

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La guerre de Grenade ou révolte des Morisques (1568-1570) I sur III.

Avertissement:

Cet article (qui n’est pas sur le cyclimse soit dit en passant) ne défend ni l’un ni l’autre des points de vue, aucune religion ou idée. Il est un simple énoncé de faits importants, bien qu’oubliés. Il ne faut jamais perdre de vue que l’histoire des hommes est sans cesse lié au fait religieux, particulièrement de l’Antiquité à la fin du XIXe siècle, qu’on le veuille ou non. Merci de votre compréhension.

Introduction :

L’évènement dont on je vais aujourd’hui parler est bel et bien LE grand moment d’insurrection d’avant 1808 en Espagne. Située durant le siècle d’or, sous Philippe II, il fut un important soulèvement des Morisques, les descendants de la population musulmane de l’ancien royaume de Grenade. Or, ceux-ci étaient, au moment de la révolte, réputés chrétiens. En fait, si certains le sont vraiment, d’autres sont restés musulmans et une partie non négligeable de la population n’a plus de position tranchée, est entre deux eaux. Cet élément est difficile à vivre avec les conditions de l’époque, autant que peu aisé à saisir pour l’historien. A cet époque, point qu’il ne faut pas omettre, l’Empire Ottoman est en pleine expansion (le coup d’arrêt de Lépante date de 1571) et ses régences d’Afrique du nord se dressent face à l’Espagne. De plus, les Provinces-Unies se sont révoltées pour leur indépendance, la guerre de 80 ans, et les troupes régulières espagnoles (les fameux tercios) y sont donc présentes, ainsi qu’en Italie. Au moment où la révolte arriva, dans un pays quasiment vide de troupes, il en eut donc pour craindre un déferlement sur l’Espagne égal à celui qui avait balayé le royaume wisigothique, dans l’Antiquité tardive. Il faut aussi noter que cette guerre est généralement plus étudiée sous un angle de vue culturel que purement militaire, ce qui n’est que trop souvent le cas et qui amène toujours à des erreurs d’appréciation.

1571, la bataille de Lépante. Cette victoire chrétienne marque un coup d’arrêt à l’expansion ottomane en méditerranée occidentale. Les Français présents le sont sous la bannière du pape, car Paris est l’alliée du grand Turc depuis François Ier. Belle leçon de realpolitik dans un monde encore très religieux.

Les Morisques de 1492 à 1568.

En 1492, le royaume de Grenade, dernier état musulman d’Espagne, tombe aux mains des Rois Catholiques (c’est le nom donné aux souverains espagnols. Le roi de France est le « roi Très-Chrétien » et le dirigeant anglais, puis Britannique, « Sa très Gracieuse Majesté »). La Reconquista est achevée. Au lendemain de cette conquête, les choses ne sont pas bouleversées d’un coup sur place. C’est-à-dire que la population musulmane reste importante (sans qu’on puisse vraiment l’évaluer) et que l’Islam demeure toléré. Ceux qu’on appelle désormais les Morisques habitent essentiellement les zones de montagne : la Sierra Nevada, las Alpujarras… On les trouve aussi à Grenade même, bien qu’ils soient de plus en plus environnés par des chrétiens arrivés d’autres parties de l’Espagne. Les deux communautés sont plus juxtaposées que mêlées et cohabitent plus ou moins bien. En 1500, une première série de révoltes a lieu. Elles n’ont pas le succès escompté et les autorités espagnoles imposent à la population de se convertir. Malgré cela peu de gens gagnent  l’Afrique du nord et beaucoup restent sur place, en changeant de religion, du moins en apparence.

Officiellement, comme dans la France d’après la révocation de l’édit de Nantes avec les Catholiques, il n’y a plus que des Chrétiens en Espagne après cela. En fait, comme bien souvent, il ne faut pas se fier aux apparences.  Sous Charles Quint, malgré un décret de 1525 qui ordonne la conversion, les autorités locales préfèrent rester prudentes et la situation évolue peu. Ainsi, coutumes, langue et habillement morisques demeurent. Une partie du clergé tente alors de convertir en respectant, en tolérant, ces choses résiduelles. L’Inquisition elle-même est aussi modérée, ce qui ne laisse pas d’être intéressant. D’ailleurs il est indéniable qu’il y a des conversions sincères parmi les Morisques. Elles concernent principalement les élites, qui désirent s’intégrer plus étroitement. Le tout se fait sur la longue durée et on a dit qu’une part non négligeable de la population oscille, hésite entre les deux religions. Vers 1550, les  vieux  chrétiens sont de plus en plus nombreux, surtout dans les villes. C’est à cette époque que, quantitativement parlant, ils dépassent les Morisques qui disparaissent même de certaines régions comme Malaga, vers 1560. Ils demeurent toutefois en nombre important à Grenade et dans les montagnes, à Guadix.

Appétits espagnols:

Ils se heurtent aux Espagnols sur le plan foncier ; ainsi on pense que 100.000 hectares changent de mains en 10 ans. Il en résulte un accroissement du banditisme, des gens étant chassés sur les routes. Au début du règne de Philippe II, le climat évolue donc vers une certaine répression, alors que les Ottomans sont en pleine expansion et que les Barbaresques pratiquent des raids et autres razzias sur les terres espagnoles, notamment les côtes andalouses. Une crainte latente de l’Islam couve et l’Inquisition commence à ce moment à se faire plus dure. L’archevêque de Grenade également, c’est pourquoi le synode de la même ville dénonce la situation locale.
Une pragmatique, c’est-à-dire une loi, du roi autorise les visites domiciliaires pour traquer les réfractaires : on ne croit plus à l’assimilation. Pourtant, il en est qui affirment qu’ils sont Espagnols mais qu’il faut tenir compte de leurs différences. Les textes de 1566-1567 sont donc encore appliqués avec souplesse par les autorités locales, qui continuent de jouer la carte de la prudence. D’ailleurs, les nobles qui utilisent cette main d’œuvre en nombre important ne sont pas non plus très regardants. Par contre, les lettrés et le clergé ont une autre conception des choses et entendent que les décisions du pouvoir soient vraiment pratiquées sur place. Au cours de l’année 1568 des signes avant-coureurs se produisent : le banditisme croît, des contacts sont noués avec les pirates, des textes prophétiques sur la chute de la chrétienté en Espagne circulent… Le terrain est mûr pour la révolte. 
 

Le roi Philippe II d’Espagne par S. Anguissola. Il est le fils de Charles Quint et doit supporter de premières difficultés comme la révolte ici présentée, mais aussi la guerre de 80 ans, lutte acharnée des actuels Pays-Bas pour leur indépendance. Preuve qu’il ne faut pas attendre 1789 pour que l’on puisse parler de sentiment national en Histoire…

Source: conférence donnée sur la question par le professeur Olivier Chaline.

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