La guerre d’Ethiopie (1935-1936) vue par ses chansons: III) Africanina

AVERTISSEMENT: ce dossier parle de chants faits sous un régime totalitaire. Les paroles peuvent donc être favorables à Mussolini et au fascisme. L’étude proposée n’est toutefois là que dans un intérêt purement historique. Doctorant en histoire responsable de ses actes et écrits, désirant parler de faits peu connus, l’auteur décline toute proximité avec le maître de l’Italie de l’époque. Merci. 

Le texte et son analyse (traduction par moi-même, donc imparfaite): 

Poursuivons notre tour d’horizon des chansons de la guerre d’Ethiopie en évoquant cette fois le cas de Africanina, le texte étant de Armando Gill  et la musique de  Nino Casiroli. Comme les deux précédentes, on va voir qu’elle évoque des thèmes chers au colonialisme, au fascisme mais aussi qu’elle fait référence à l’actualité directe liée à la guerre. Débutons par l’analyse de son titre: il est une expression désignant une femme africaine, presque un diminutif. Le suffixe ina (ino au masculin) lui, a une valeur méliorative, affective en Italien.

Africanina 

Tre conti son già stati regolati (Trois comptes ont déjà été réglés)
Con Adua, Macallè ed Amba Alagi (Avec Adoua, Maccalè et Amba Alagi)
Tra poco chiuderemo la partita (Avant peu nous mettrons fin à la partie)
Vincendo la gloriosa impresa ardita (en vainquant  la glorieuse et hardie entreprise). -) Redondant et pompeux!

Il y a déjà là  à dire! Tout d’abord, comme dans les autres chansons que j’ai évoquées, le texte est encore une fois obnubilé par les défaites de la campagne catastrophique de  1895-1896 (voir articles précédents). La « pilule » n’est jamais passée semble-t-il et la chanson parle une nouvelle fois de la vengeance de cette défaite indélébile, qui culmina avec Adoua.

Pupetta mora,africanina (Petite fille noire?, africanina)
Tu della libertà sarai regina (Tu seras la reine de la liberté)
Col legionario liberatore (Avec le légionnaire libérateur)
Imparerai ad amare il tricolore (Tu apprendras à aimer le tricolore)

Due ottobre ricordatelo a memoria (Rappelle-toi du deux octobre)
Nell’Africa Orientale avrà una storia (En Afrique Orientale il aura une histoire)
Romana civiltà questa missione (La civilisation romaine est cette mission)
Ed ha fiorito cento e una canzone (Et cent et une chansons ont fleuri)

On est là en plein colonialisme, qui sent plus le 19e siècle qu’autre chose: le chanteur s’adresse à une Éthiopienne inconnue, anonyme mais qui symbolise, par extension, le peuple conquis… Et dont la conquête serait en fait une « liberté » au cours de laquelle le soldat venu d’Italie apprendra aux colonisés à aimer son drapeau (le « tricolore » de la chanson), c’est-à-dire la férule de l’Européen. On notera le terme « légionnaire » utilisé, qui fait référence à l’Antiquité, dont le souvenir et la soi-disant « pureté » passionne, anime même, les dirigeants fascistes. C’est cette thématique qui se poursuit dans le couplet suivant, où l’arrivant amène sa civilisation romaine; la date du 2 octobre 1935 étant celle du début de la guerre.

Pupetta mora,africanina (Petite fille noire?, africanina)
Saprai baciare alla garibaldina (Tu sauras embrasser « à la garibaldienne »)
Col bel saluto alla romana (Avec le beau salut à la romaine)
Sarai così una giovane Italiana (Tu seras ainsi une jeune italienne).

La thématique de la colonisation, de l’assimilation des peuples conquis continue avec ce couplet très intéressant. Il est dit que la jeune femme de la chanson saura embrasser comme une italienne, et surtout avec le beau salut « à la romaine », c’est à dire fasciste. En effet, Mussolini accolait le terme de « romain » partout, ainsi le pas de l’oie des soldats italiens est devenu tout naturellement le « pas romain (passo romano)« . On doutera toutefois de la sincérité de cette chanson: les dirigeants de l’Italie, s’ils n’étaient pas les idéologues fous de l’Allemagne, n’étaient sans doute pas prêt à accorder une citoyenneté pleine et entière aux Ethiopiens… Le « Tu seras ainsi une jeune italienne » est donc particulièrement hypocrite. 

Avanti Italia nuova che sia gloria (En avant Italie nouvelle qui est la gloire?)
All’armi tu e volontà vittoria (Aux armes toi et la volonté de victoire)
Vittoria contro i barbari abissini (Victoire contre les barbares abyssins)
E contro i sanzionisti ginevrini (Et contre les sanctions de Genève)

Continuons. Là le couplet se fait carrément plus guerrier: l’ennemi est promis à une défaite certaine et ravalé au rang de « barbare ». Enfin, le chanteur brocarde les sanctions de la Société des Nations, basée à Genève. En effet cet ancêtre de l’ONU prit des mesures économiques contre l’invasion de l’Italie, jugée hors de propos et anachronique (voir photo ci-dessous). Le Négus, donc le chef des Éthiopiens, vint même plaider la cause de son pays en Suisse…

Plaque s’insurgeant violemment contre les sanctions prises par la SDN à l’encontre de l’Italie. Crédit photo: wikipédia

Pupetta mora,africanina (Petite fille noire?, africanina)
Piccolo fiore di orientalina (Petite fleure orientale
Labbra carnose dolce pupilla (Lèvres charnues, douce pupille)
Tutti i tuoi figli si chiameran Balilla (Tous tes fils s’apelleront « Balilla »)

Le chanteur, ensuite, se « calme », et s’adresse à nouveau à la jeune femme, en la bombardant de stéréotypes colonialistes du type « petite fleur d’orient », « lèvres charnues »… Plus intéressant, il lui dit que tous ses fils se nommeront « Balilla ». C’est faire là directement référence à une organisation du parti fasciste s’occupant de la jeunesse depuis 1926, comme l’Allemagne et l’URSS le firent par la suite (n’oublions pas que Mussolini arrive en 1922 au pouvoir). Ainsi, L’Opera nazionale Balilla, plus tard connue sous le nom de Gioventù Italiana Del’Littorio (dès 1937) encadrait et formatait les jeunes garçons de 8 à 14 ans. 

On voit donc là une chanson très intéressante, riche en thématiques et surtout éhontée. Terminons par l’écouter:

Bibliographie:

-Mon analyse personnelle de la chanson. Le reste s’appuie:

Sur le fascisme italien, Mussolini et la période:

-BERNSTEIN (Serge) et MILZA (Pierre), Le fascisme italien, 1919-1945, Paris, Seuil, 1997, 438 p.

-MILZA (Pierre), Mussolini, Paris, Fayard, 1999, 945 p.

-SERRA (Maurizio), Malaparte, vies et légendes, Paris, Perrin coll. « Tempus », 2012, 797 p.

Sur la guerre d’Ethiopie, un bon fascicule de chez Osprey:

-NICOLLE (David), The Italian invasion of Abyssinia. 1935-1936, Osprey Publishing, Oxford, 1997, 48 p.

La page fb du site (pour être tenus automatiquement au courant des publications): ici

Mes vidéos d’histoire sur youtube:  La chaîne

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